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Jean Moulin, l’Africain

Avec la sensibilité et la justesse qui le caractérisent, Daniel Couriol éclaire un épisode méconnu mais fondateur du parcours de Jean Moulin. En plein effondrement moral de la France, ce héros au grand cœur choisit le sacrifice plutôt que le déshonneur, liant à jamais son destin à celui des soldats africains injustement calomniés par l’occupant. Une leçon d’histoire et de fraternité universelle à redécouvrir d’urgence. Lisez !

Les mois de mai et juin 1940 marquèrent pour la France une défaite non seulement militaire, mais aussi un effondrement moral. La  République allait céder la place à un régime, celui de Vichy, sous la houlette du maréchal Pétain, sous la pression de l’occupant nazi. Cela ne veut pas dire que l’armée française ne s’était pas battue, bien au contraire. 100 000 morts au combat en quelques semaines, ce n’est pas rien.

Parmi toutes ces troupes combattantes, les tirailleurs sénégalais furent admirables de courage et de ténacité. Ils étaient craints par les soldats de l’armée allemande. Dans ce chaos indescriptible, peu de hauts fonctionnaires français restèrent à leur poste. Lorsque la ville de Chartres fut à son tour envahie, l’ennemi eut la surprise de trouver un préfet qui était resté sur place. Il s’appelait Jean Moulin.

Celui qui avait été le plus jeune préfet de France, futur fondateur et premier président du Conseil national de la Résistance voulu par le général de Gaulle, trahi, puis abominablement torturé par les nazis, Jean Moulin fut donc l’homme debout et admirable qui, en juin 1940, alors préfet à Chartres, refusa de signer un document mensonger où il était écrit que des troupes noires auraient été les auteurs de massacres sur la population civile.

Sa réponse aux officiers nazis qui voulaient l’obliger à signer un tel document fut celle-ci : « Nos tirailleurs combattent certes avec une énergie farouche sur le champ de bataille, mais ils sont incapables de commettre une mauvaise action contre des populations civiles. »

Après avoir été roué de coups pour avoir refusé cette signature dans la journée et la soirée du 17 juin 1940, il fut mis dans une sorte de cellule où était déjà emprisonné un tirailleur sénégalais. Sentant ses forces l’abandonner, ayant peur de ne plus avoir le courage de persister dans son refus s’il était, à nouveau, soumis à la torture, il repéra des bouts de verre qui étaient au sol. Il prit alors la décision, la seule compatible avec son sens de l’honneur, celle de se trancher la gorge.

Le lendemain, ses tortionnaires le retrouvèrent dans un bain de sang, vivant, affaibli mais fort d’avoir, à travers ce geste aussi désespéré que lucide, accompli ce que lui dictait son amour de l’Humanité et son sens de l’État. C’est ainsi que s’est établie ma première prise de conscience de l’histoire des tirailleurs sénégalais, à la lecture de Premier Combat, ouvrage posthume écrit par Jean Moulin, publié en 1946 par les soins de Laure Moulin, sa sœur, et préfacé par le général de Gaulle.

Voilà, chers lecteurs, l’évocation de cet instant qui révèle simplement que chaque pays possède ses héros et ses salauds. L’histoire n’a pas retenu le nom du tirailleur sénégalais qui partagea le temps d’une nuit la cellule de Jean Moulin. Chacun peut imaginer cette rencontre de deux êtres qui avaient été brutalisés, l’un du fait de sa race, l’autre du fait de son refus.

Tant de pans de notre histoire restent à écrire. Mais il est heureux de ressentir que, par certains de ses actes, un homme peut dépasser sa simple condition pour illustrer un certain visage fait d’honneur et de dignité.

Par Daniel Couriol,
écrivain, expert-consultant, ancien Directeur général du Centre culturel franco-guinéen (CCFG)

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