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La voix d’or de Radio Cameroun dort pour l’éternité (Par Jos Blaise Mbanga Kack)

Pionnier de la radio camerounaise, voix mythique du journal de 20 heures et formateur de plusieurs générations de journalistes, Jules Atangana s’est éteint le 4 juin à l’âge de 87 ans. Avec lui disparaît l’un des derniers témoins de l’âge d’or des ondes nationales.

« Alors jeune homme de bonne famille, comment allez-vous ? Dites-moi que vous nagez dans le bonheur. » La formule faisait sourire. Elle surprenait parfois. Mais elle résumait assez bien Jules Atangana : un homme de verbe, de panache et d’élégance. Un homme qui semblait avoir conservé de ses années françaises une certaine distinction dans la manière de parler, de marcher et même d’occuper l’espace.

Le 4 juin dernier, cette voix s’est tue. Avec le décès de Jules Atangana, c’est l’une des dernières grandes figures de la génération fondatrice de la radio camerounaise qui s’en va. Une génération qui a accompagné les premiers pas du pays indépendant et donné à la jeune nation ses premières voix familières.

À cette époque, les présentateurs de radio étaient davantage que des journalistes. Ils étaient des compagnons du quotidien. Ils entraient dans les maisons, rythmaient les journées et devenaient des visages invisibles que tout le monde reconnaissait. Jules Atangana appartenait à cette catégorie rare.

Formé à l’Office de coopération radiophonique (Ocora) en France, il fait partie de ces jeunes talents que les formateurs européens repèrent très tôt « Ils sont faits pour la radio » disaient-ils avec assurance. Son nom revient alors parmi ceux appelés à marquer durablement les ondes nationales. Les propositions professionnelles ne tardent d’ailleurs pas à se présenter dans l’Hexagone. Mais le jeune journaliste fait un autre choix. À l’heure où le Cameroun s’apprête à écrire les premières pages de son indépendance, il préfère rentrer au pays. Un choix de conviction autant que de patriotisme. Il entend participer à la construction d’une radio nationale encore balbutiante et contribue à donner une voix à la jeune nation.

À la radio, il côtoie des professionnels venus de l’Hexagone, parmi lesquels Pierre Mabè, l’un des pionniers de l’aventure radiophonique camerounaise, ainsi qu’Augui Black, premier directeur de Radio Cameroun avec comme adjoint, Jacques Moudiki frère d’Adolphe Moudiki, l’ADG de la Société nationale des hydrocarbures.

Le stentor des ondes.

Dans les années qui suivent, son ascension est régulière. Lorsque Mouasso Priso prend les commandes de Radio Cameroun, il accorde sa confiance à Jules Atangana, qui devient rédacteur en chef et surtout l’incontournable voix du journal de 20 heures. Son adjoint est Joseph Etotokè.

Pour des milliers de Camerounais, la soirée commençait avec cette annonce devenue presque rituelle : « Bonsoir, au micro Jules Atangana. »  Le timbre était puissant. La diction impeccable. Le phrasé élégant. Une voix de stentor, disent encore ceux qui l’ont connue. Une voix inimitable qui dominait les ondes sans jamais forcer.

Dans les couloirs de la radio, il évolue aux côtés de personnalités qui écriront aussi l’histoire de la radio nationale : Pierre Zogo, Alexandre Koko à Messe, Bidjoka, Célestin Lucien Sack, Antoine Lobè, Ignace Bertrand Moudolock, Blaise Moussa ou encore Joseph Etotokè. Mais Jules Atangana demeure l’une des références de cette génération dorée.

Sa trajectoire le conduit aux premières loges de l’histoire : il couvre plusieurs évènements majeurs de son époque parmi lesquels le pèlerinage du pape Paul VI en Terre Sainte en 1964 ainsi que la visite officielle du Président Ahmadou Ahidjo aux Etats-Unis en 1962.

Une école à lui seul. Il faut dire que Jules Atangana était de ces hommes qui n’avaient pas de génération. Ami avec tout le monde, à l’aise aussi bien avec ses pairs qu’avec les plus jeunes, il a inspiré à beaucoup l’envie d’entrer dans le journalisme. Au lendemain des indépendances, avant même la création de l’Ecole supérieure internationale de journalisme de Yaoundé (ESIJY), toute une histoire s’est écrite autour de ces voix recherchées – et la sienne en était le fil conducteur.

Parmi ses stagiaires figurent notamment Henri Bandolo, futur monument du journalisme camerounais, ainsi que Jean Vincent Tchienehom. D’autres suivront. À leur manière, ils prolongeront l’école de rigueur et d’exigence qu’il incarnait.

Même après avoir quitté le micro, Jules Atangana n’a jamais levé le pied sur le métier. Consultant à droite et à gauche, il donnait volontiers son avis aux cadets. Il organisait régulièrement des déjeuners ou des dîners chaque fois qu’un journaliste de renom, africain ou non, était de passage à Yaoundé. C’était pour lui un réel plaisir de parler du métier.

On se souvient encore de ce fameux dîner organisé à la résidence de l’homme politique et homme d’affaires Augustin Tamba, au quartier Hippodrome. Ce soir-là, Jules Atangana émerveille les convives par sa culture générale et son art oratoire. Autour de la table : le maître de céans Augustin Tamba, l’universitaire Mathias Owona Nguini, Jean Simon Ongola, l’épouse de Jules, et quelques autres. Le dîner avait été organisé en l’honneur de Rachid N’Diaye – lui aussi disparu il y a quelques jours –, alors rédacteur en chef adjoint du magazine dirigé par Marie-Roger Biloa. La table était bien garnie, mais c’était surtout un régal intellectuel : convivialité, immense culture, sujets camerounais et continentaux mêlés. Jules Atangana tenait le crachoir avec l’autorité tranquille de celui qui sait et qui partage. Il mettait un point d’honneur à recevoir cinéastes et journalistes de passage à Yaoundé pour des échanges d’idées.

Le Baron de Mfou Mais réduire Jules Atangana à sa carrière serait passer à côté du personnage.

Car l’homme cultive une certaine idée de lui-même. Il se présentait volontiers comme « le Baron de Mfou et autres lieux ». Une formule lancée avec un mélange de sérieux et d’autodérision qui faisait partie de son charme.

Amateur de bons cigares et de bons vins, il les partageait assez régulièrement avec l’un de ses proches, Roger Tsoungui, ancien ministre et fils du Premier ministre Simon Pierre Tsoungui. Un bon convive, initié à la gastronomie française, et dont le palais était tout aussi sensible aux plats du terroir, qu’il dégustait avec un art digne d’un Mozart de la table.

À Yaoundé, il était une silhouette connue. Toujours disponible pour une conversation. Toujours entouré. Longtemps le Café Restaurant Le CINTRA tenu par le corse François, fut son quartier général officieux. Il y possédait presque son titre foncier : la même table, la même chaise, les mêmes habitudes. Journalistes, hauts fonctionnaires, amis de passage savaient où le trouver. Les discussions pouvaient durer des heures.

 Il prendra ensuite ses quartiers à la Terrasse, l’établissement de la française et par ailleurs dentiste Françoise Marais, situé face au ministère de la Communication, puis à l’adresse que l’enseigne occupera plus tard aux abords de l’agence régionale de l’ART (Agence de Régulation des télécommunications) – autre point de chute des élites administratives et médiatiques de la capitale.

Toujours en compagnie de son épouse Marguerite, cadre au ministère de l’Administration territoriale. Les habitués se souviennent encore de ce rituel immuable : Jules Atangana venant récupérer son épouse à la sortie du bureau avant une halte dans l’un des cafés les plus courus de Yaoundé. Le couple rejoignait ensuite sa résidence du quartier Hippodrome, au cœur de la ville.

Cette fidélité aux lieux et aux êtres disait beaucoup de l’homme. Même après son passage au ministère de l’information puis à la tête de la délégation provinciale (aujourd’hui régionale) du Centre, il demeurera une figure familière du paysage yaoundéen. La retraite n’avait rien changé à ses habitudes.

La politique, un temps, l’avait tenté. Il fera partie de l’équipe de campagne du candidat déclaré à l’élection présidentielle Victor Ayissi Mvodo, aux côtés de son ami Roger Tsoungui. Un virage à 180 degrés pour cet homme de médias. Mais l’aventure ne débouchera sur rien, et Jules Atangana ne rebondira plus dans le dispositif politico-médiatique du pays.

La voix qui ne s’éteint pas. Il y a encore quelques semaines, des clients de son restaurant favori demandaient de ses nouvelles. Où était passé le Baron ? Pourquoi ne le voyait-on plus ? La réponse est arrivée brutalement. Le Baron avait quitté la scène.

Mais les voix ne meurent jamais tout à fait. Celles qui ont bercé une génération continuent de résonner longtemps après le silence. Dans le souvenir des auditeurs. Dans les carrières de ceux qu’elles ont inspirés. Dans les familles aussi : Parmi les héritiers de cette passion figure sa sœur cadette, Marie Claire Nnana, aujourd’hui à la tête de la Société de presse et d’édition du Cameroun (Sopecam), société éditrice de Cameroon Tribune.

Jules Atangana laisse derrière lui une œuvre discrète mais profonde : celle d’un pionnier qui a aidé une nation à se raconter elle-même.  Et l’on entend presque, une dernière fois, cette voix venue d’une autre époque demander à chacun de ses interlocuteurs : « Dites-moi que vous nagez dans le bonheur. »

Par Jos Blaise Mbanga Kack

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