ActualitésAfriqueArt & Culture

Trois discours (Par Daniel Couriol)

Que reste-t-il des grands discours lorsque l’histoire s’emballe ? Face à la solitude de l’artiste, à la menace de désintégration humaine ou au poison du racisme, les géants de la plume ont déjà tout dit. De Charles de Gaulle à Sékou Touré, jusqu’aux grandes voix de la littérature mondiale, Daniel Couriol nous invite à revisiter trois discours de prix Nobel, en l’occurrence ceux signés Hemingway, Camus et Soyinka. Une immersion lumineuse dans des textes d’hier, écrits pour éclairer nos combats d’aujourd’hui et guider nos actions de demain.

Bonne lecture !

La culture anglo-saxonne a toujours privilégié la publication et l’étude des grands discours des grands de ce monde. Elle estime, à juste titre, qu’ils sont le reflet d’une personnalité, qu’ils marquent un temps d’histoire et qu’ils peuvent être inspirants pour l’avenir. Ils sont moins présents dans d’autres cultures, ou alors sous forme d’extraits permettant, peut-être, une meilleure mémorisation.

Chacun connaît, par exemple, ce passage de l’appel du 18 Juin 1940 de Charles de Gaulle où il affirme que quoi qu’il arrive, la flamme de la Résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas, ou bien cette pensée de Sékou Touré exprimée en 1958 et socle de l’indépendance de la Guinée lorsqu’il lançait que nous préférons la liberté dans la pauvreté à la richesse dans l’esclavage.

Voici trois courts passages inspirants de trois discours de prix Nobel de littérature, d’une grande actualité et d’une profondeur sans égal, écrits et prononcés hier pour aujourd’hui. Celui d’Ernest Hemingway en 1954 nous dit tout de la condition d’écrivain et, au-delà, de celle de l’artiste. Il rappelle que c’est parce que nous avons eu de si grands écrivains dans le passé qu’un écrivain est poussé bien au-delà de là où il peut aller, là où personne ne peut lui venir en aide. Comment mieux exprimer la solitude de l’écrivain et le fait qu’il doive trouver en lui les ressorts d’une création nouvelle, originale et authentique ?

Par ce discours extrêmement court de moins de 400 mots, Hemingway, dans un langage simple, s’adresse à tous les hommes et à tous les créateurs pour les guider vers une quête d’absolu qui, avec de la chance ou non, pourra les engager dans une voie personnelle, sans leur garantir néanmoins une forme de reconnaissance.

En 1957, c’est au tour d’Albert Camus de nous délivrer un message plus universel sur la condition humaine et sur un monde qu’il pressent devenir destructeur : « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. Héritière d’une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd’hui tout détruire mais ne savent plus convaincre, où l’intelligence s’est abaissée jusqu’à se faire la servante de la haine et de l’oppression, cette génération a dû, en elle-même et autour d’elle, restaurer, à partir de ses seules négations, un peu de ce qui fait la dignité de vivre et de mourir. Devant un monde menacé de désintégration, où nos grands inquisiteurs risquent d’établir pour toujours les royaumes de la mort, elle sait qu’elle devrait, dans une sorte de course folle contre la montre, restaurer entre les nations une paix qui ne soit pas celle de la servitude, réconcilier à nouveau travail et culture, et refaire avec tous les hommes une arche d’alliance. »

Tout a été dit il y a presque soixante-dix ans. Que pourrait d’ailleurs écrire Camus de plus aujourd’hui, devant l’effondrement actuel de l’ordre mondial qui affole nos curseurs et bouscule nos certitudes ? Enfin, plus près de nous, en 1986, Wole Soyinka, dans son discours, lance un appel à une humanité commune et dénonce ce mal absolu qu’est le racisme : « Il n’y a qu’une seule demeure pour le mollusque, un seul abri pour la tortue, une seule coquille pour l’âme humaine. Il n’y a qu’un seul monde pour l’esprit de notre race. Si ce monde dévie de son cours et se fracasse sur les rochers du néant, quel monde nous donnera asile ?»

Tous ces discours ont été publiés et sont disponibles en ligne. Qu’ils soient pour nous plus que des mots inspirants, mais de véritables guides pour nos actions présentes et futures. Ce sera le meilleur hommage que nous puissions rendre à ces géants de la littérature.

Par Daniel Couriol,
écrivain, expert-consultant, ancien Directeur général du Centre culturel franco-guinéen (CCFG)

Related posts

Amirou Conté, ou la mémoire en majesté

Diallo Tidian

Il faut arrêter de verser de l’huile sur le feu

Diallo Tidian

Miss Guinée Tiguidanké Bérété au FEMUA d’Anoumabo

Diallo Tidian

Leave a Comment