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Le budget programme : Boussole de la Guinée pour une transformation structurelle de l’action publique

« Un budget n’est pas une liste de dépenses. C’est la traduction chiffrée d’une vision, l’engagement solennel d’un État envers ses citoyens, le miroir de ses priorités et l’architecture de son avenir. »Dr DIAKITEIbrahima Kalil

Le mardi 31 mars 2026 restera gravé dans les annales des finances publiques guinéennes comme une date de rupture irréversible. Ce jour-là, le Conseil National de la Transition (CNT) a adopté solennellement la Loi de Finances Initiale (LFI) pour l’exercice 2026, Un scrutin solennel, à bulletin secret, qui a recueilli 97 voix pour, 3 contre et 2 abstentions,consacrant ainsi la première mise en œuvre intégrale du Budget Programme dans l’histoire budgétaire de la République de Guinée. Cet acte législatif, bien au-delà de sa nature technique, revêt une portée politique et institutionnelle considérable. Il marque l’entrée de la Guinée dans une nouvelle ère de gouvernance financière publique.

La portée historique de cette adoption ne saurait être sous-estimée. Pour la première fois depuis l’indépendance de la Guinée en 1958, ce budget de l’État n’est plus une simple addition de crédits par nature,mais un ensemble cohérent de programmes budgétaires, articulés autour des indicateurs de performance, avec des cibles chiffrées et des responsables publics désormais personnellement redevables des résultats. Ce basculement, prévu par la Loi organique relative aux lois de finances (LORF) n° 2012/AN/01, mais longtemps resté dans les cartons, devient enfin la boussole de l’action publique.

La LFI adoptée le 31 mars 2026 traduit en langage budgétaire les ambitions de la Loi Plan 2026-2040 (Simandou 2040) et de la Loi-Programme 2026-2030, toutes deux adoptées par le CNT en 2024, formant ainsi le triptyque stratégique inédit de la modernisation financière guinéenne.

En cette aube de la Vème République, la Guinée change de logiciel budgétaire.C’est dans ce contexte exceptionnel que la présente tribune se propose dedéchiffrer, d’explorer avec rigueur analytique, données empiriques et schémas illustratifs, les fondements, mécanismes et perspectives du Budget Programme guinéen. Nous nous appuierons sur les données officielles de la Direction Nationale du Budget (DNB) du Ministère de l’Économie et des Finances, sur les chiffres du Tableau des Opérations Financières de l’État (TOFE 2022–2025), sur les recommandations du FMI, de la Banque Mondiale, et sur les expériences comparées des réformes africaines similaires.

I.Pourquoi changer ? Les limites chroniques du budget de moyens

Pendant plus de six décennies, la Guinée a géré ses finances publiques selon la logique héritée du modèle colonial français, le budget de moyens ou budget de dotation. Ce système, fonctionnel dans un contexte d’État-providence centralisé et statique, repose sur une philosophie comptable simple, allouer des ressources aux ministères en fonction de leurs besoins déclarés, sans jamais interroger l’efficacité de la dépense publique produite. Les crédits sont ventilés par nature économique(personnel, fournitures, investissements) et non par finalité stratégique. Résultat, on sait précisément combien de stylos ont été achetés par le ministère de la Santé, mais on ignore combien de vies ont été sauvées grâce à ces crédits.

Les pathologies chroniques de ce système sont documentées de manière rigoureuse dans les rapports officiels de la DNB et les évaluations du Programme des Dépenses Publiques et de la Responsabilité Financière (PEFA). Cinq dysfonctionnements structurels ressortent de manière récurrente. Primo, l’opacité des dépenses publiques : l’absence de lien visible entre crédits et politiques sectorielles rend toute évaluation d’impact impossible. Secundo, l’absence d’une culture de résultats en 2022, selon la DNB, le taux d’exécution budgétaire sur les dépenses d’investissement s’établissait à seulement 68,4%, ce qui signifie que près d’un tiers des crédits votés par le CNT ne produisaient aucun service public. Tertio, la faible prévisibilité budgétaire sans cadre pluriannuel structurant, les ministères planifiaient à court terme, générant des engagements non financés et des arriérés de paiement chroniques. Quarto, la fragmentation de la dépense en 2019, plus de 37% des crédits d’investissement ont été redéployés en cours d’exercice sans justification programmatique. Quinto, la vulnérabilité à la corruption, l’absence de traçabilité numérique des flux financiers ouvrait structurellement des brèches à la gestion discrétionnaire des ressources publiques.

Source : DNB/MEF Guinée, TOFE 2022–2024 ; FMI Article IV 2023 ; projections Budget Programme 2025–2030

Le diagnostic chiffré est sans appel. Sur la période 2018–2022, le ratio Dépenses publiques/PIB guinéen oscillait entre 19% et 22%, en deçà de la norme CEDEAO de 25%. Le déficit de financement des secteurs sociaux atteignait 340 milliards GNF annuellement. En d’autres termes, la Guinée, première réserve mondiale de bauxite et détentrice du gigantesque gisement de fer de Simandou estimé à plus de 2,4 milliards de tonnes de minerai, à haute teneur ne parvenait pas à convertir cette richesse souterraine en services publics de qualité pour ses 14 millions d’habitants. C’est précisément ce paradoxe structurel que le Budget Programme ambitionne de résoudre.

II. Le Budget Programme, une révolution profonde

2.1 La rupture normative : la LORF 2012 et son déploiement en 2025

La réforme ne surgit pas du néant. Son fondement juridique est la Loi Organique N° 2012/AN/01 du 22 décembre 2012 relative aux Lois de Finances (LORF), complétée par le Décret N° D/2012/279/PRG/SGG du 31 décembre 2012 portant Règlement Général sur la Comptabilité Publique. Ces textes fondateurs, adoptés il y a plus d’une décennie, ont institué le cadre normatif de la gestion axée sur les résultats. Mais c’est seulement pour l’exercice 2025que la mise en œuvre effective du Budget Programme a été officiellement lancée, marquant la pleine application des dispositions de la LORF après une phase de transition de treize ans, phase portée par le Plan d’Action de Réforme des Finances Publiques (PARFP) 2022–2026 et le Comité National de Pilotage de la Réforme des Finances Publiques.

Cette mise en œuvre graduelle, loin d’être un signe de lenteur, illustre la prudence méthodique d’une réforme qui exige un changement profond des pratiques administratives, des systèmes d’information et des cultures organisationnelles. L’adoption de la Loi de Finances Initiale 2025 par le CNT le 31 mars 2026constitue l’acte de naissance opérationnel de cette révolution : pour la première fois, 47 programmes budgétaires sont créés, 340 indicateurs de performance sont définis, et chaque franc guinéen dépensé est désormais rattaché à un objectif stratégique mesurable.

2.2 L’architecture conceptuelle : des moyens aux résultats

Le Budget Programme repose sur une mutation ontologique fondamentale. Dans l’ancien système, la question budgétaire centrale était : Combien l’État veut-il dépenser ?Désormais, elle devient : Qu’est-ce que l’État veut accomplir ? Cette bascule apparemment sémantique produit des conséquences pratiques de grande ampleur, notamment l’introduction des quatre piliers de la gestion par la performance.

III.Les onze ministères pilotes, avant-garde de la réforme

3.1 La stratégie de déploiement progressif

La mise en œuvre du Budget Programme guinéen n’a pas été décrétée en une nuit. Elle s’est construite selon une stratégie de déploiement progressif en vagues, recommandée par la Banque Mondiale et validée par le PARFP 2022–2026. Cette approche prudente, éprouvée avec succès au Maroc (2016–2020) et au Sénégal (2011–2020), consiste à sélectionner des ministères pilotes disposant des capacités humaines et technologiques suffisantes, à les accompagner intensivement dans la structuration de leurs programmes et indicateurs, puis à généraliser la démarche à l’ensemble des 36 ministères.

Pour le budget 2025, onze ministères ont été désignés comme avant-gardes opérationnelles de la réforme. Ce choix n’est pas fortuit, ces ministères cumulent les caractéristiques propices à une expérimentation réussie présence d’un SIGFIP déployé et maîtrisé, existence d’une Direction des Études et de la Planification active, et surtout volonté politique de la hiérarchie ministérielle de s’engager dans la transformation.

(À suivre…)

Par Dr Ibrahima Kalil Diakité,
Consultant Manager/Chercheur associé au laboratoire CORHIS (EA7400)

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