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Rachid N’Diaye. Journaliste. Intellectuel. Frère. (Par Am Kallo)

AM Kallo dit adieu à Rachid N’Diaye, journaliste, ministre, mais surtout frère de cœur. De Boké à Paris, de Darwich à Alpha Condé, il retrace 50 ans d’une complicité née dans la jeunesse et restée intacte. Lisez.

C’est avec une profonde tristesse que j’ai appris aujourd’hui, le décès à Paris de Rachid N’Diaye. Certaines disparitions nous atteignent au-delà des mots. Elles emportent avec elles une part de notre propre histoire, des fragments de notre jeunesse, des souvenirs que nous pensions immuables. La mort de Rachid est de celles-là.

Je l’ai connu dans les années 1970 à Boké. Nous étions alors de jeunes adolescents portés par les rêves, l’insouciance et cette curiosité du monde qui accompagne les premiers éveils de l’intelligence. Qui aurait pu imaginer que cette amitié née dans les salles de classe de Boké traverserait les décennies, les continents et les épreuves de la vie ?

Nos chemins se sont retrouvés plus tard en Côte d’Ivoire, puis en France. Les années passaient, les responsabilités changeaient, les pays nous éloignaient parfois, mais rien ne parvenait à altérer cette complicité forgée dans la jeunesse.

Rachid était un journaliste remarquable, un intellectuel authentique, un homme pour qui la lecture n’était pas un loisir mais une nécessité de l’esprit. Nous partagions une même passion des livres. Je lui dois d’avoir découvert Mahmoud Darwich, ce poète immense que la Palestine a offert à l’humanité. À travers lui, j’ai découvert tout un univers littéraire, une sensibilité nouvelle, une autre manière d’habiter le monde.

Rachid avait ce don rare des grands lecteurs : il ne gardait jamais ses découvertes pour lui. Il partageait les livres comme d’autres partagent le pain. Il offrait les auteurs qu’il aimait avec la même générosité que celle qu’il mettait dans ses amitiés. Pendant de longues années, il fut l’un des collaborateurs de Marie-Roger Biloa au sein du prestigieux journal Africa International. Sa plume était rigoureuse, exigeante, profondément engagée dans les débats de son temps.

Mais au-delà du journaliste reconnu, je garde avant tout le souvenir de l’ami. Durant mes années américaines, il venait régulièrement me rendre visite à Washington DC. Ces séjours étaient devenus un rituel. Nous passions des soirées entières à refaire le monde. Nous évoquions nos souvenirs d’enfance à Boké, les camarades de notre jeunesse, les livres que nous venions de lire. Nous débattions sans fin de la situation politique de notre pays.

Nous étions les enfants de la Révolution d’Ahmed Sékou Touré. Nous avions grandi sous le régime du Général Lansana Conté. Cette histoire commune avait forgé en nous une conscience politique exigeante et un attachement profond au destin de la Guinée.

Très proche du professeur Ibrahima Baba Kaké, dont il partageait la passion de l’histoire, Rachid choisit, lorsque le moment lui parut venu, de s’engager aux côtés du professeur Alpha Condé. C’est d’ailleurs chez moi, à Washington, qu’il rédigea, après les premières élections guinéennes de 1993, un de ses articles resté célèbre : « Alpha Condé, vrai vainqueur des élections présidentielles en Guinée ». Ce texte lui valut de nombreuses inimitiés mais il n’en dévia jamais d’un pouce.

Lorsque le professeur Alpha Condé fut arrêté et emprisonné à la Maison Centrale de Conakry, Rachid se jeta dans le combat pour sa libération, avec la fougue qui le caractérisait. On le retrouvait sur les plateaux de télévision, dans les conférences, dans les débats publics, partout où sa voix pouvait porter. Il saisissait la moindre occasion pour rappeler ce qu’il considérait, à juste titre, comme une injustice.

Les années passèrent. Celui qu’on voyait alors défendre ses convictions avec passion devint plus tard Ministre d’État Conseiller spécial du Président de la République. Mais les fonctions ne changèrent jamais l’homme. Derrière les titres demeuraient la même chaleur humaine, la même fidélité et la même générosité.

Car Rachid était avant tout un homme de cœur.

Pendant des années, les photographies de mes enfants occupèrent une place de choix dans son appartement parisien. Ceux qui pénétraient dans son salon auraient pu croire qu’il s’agissait de ses propres enfants tant il parlait d’eux avec tendresse et fierté. Il les avait vus naître, grandir, devenir adultes. Leur bonheur le réjouissait sincèrement.

Je mesure aujourd’hui toute la profondeur de cette affection. Les photographies qui ornaient ses murs étaient bien plus que des souvenirs : elles étaient le témoignage silencieux d’une fidélité qui ne s’était jamais démentie.

Cette générosité s’étendait naturellement à tous ceux qu’il considérait comme les siens. Dans les années 2000, lorsqu’il se rendait à Dakar, il ne manquait jamais de rendre visite à mes neveux qui y poursuivaient leurs études. Il les appelait affectueusement « les talibés ». Il les invitait parfois au restaurant ; d’autres fois, il s’asseyait simplement à leur table pour partager leur modeste repas d’étudiants. Le journaliste renommé, habitué des conférences internationales et des cercles du pouvoir, trouvait tout aussi naturel de partager le quotidien de jeunes étudiants vivant loin de leurs familles.

Il n’y avait chez lui ni distance, ni condescendance. Il n’avait jamais oublié ses propres débuts ni les solidarités qui permettent aux hommes de traverser les épreuves de l’existence. Je pourrais écrire des pages entières sur Rachid.

Je pourrais raconter ce soir mémorable où il arriva chez nous avec une valise remplie de cadeaux pour Lucette, les enfants et moi. Dans son enthousiasme, il avait offert à mon épouse deux chaussures parfaitement dépareillées. Lucette lui demanda alors, avec le sérieux qui la caractérise, de revenir le lendemain avec les deux autres pieds. Toute la maison éclata de rire. Rachid plus fort que les autres.

Cette anecdote résume peut-être mieux que de longs discours ce qu’il était : un homme généreux jusqu’à l’étourderie, capable de transformer les instants les plus ordinaires en souvenirs inoubliables.

Ce soir, en apprenant sa disparition, je me suis surpris à chercher dans ma mémoire le visage du jeune homme que j’avais rencontré à Boké il y a plus de cinquante ans. Je l’ai retrouvé intact. Le temps avait blanchi nos cheveux, dispersé nos familles aux quatre coins du monde, multiplié les responsabilités et les combats. Mais derrière le journaliste, le ministre, le conseiller, je retrouvais toujours le même regard curieux, le même éclat de rire, la même passion pour les livres et les hommes

Aujourd’hui, je perds un frère.
Je perds un compagnon de route. Cinquante ans d’amitié ne se résument pas comme cinquante livres. Ils se portent en silence, jusqu’au bout.

Adieu, mon frère. Tu m’avais appris qu’un poète palestinien pouvait parler à un jeune Guinéen de Boké. Aujourd’hui encore, je pense à ces livres que tu déposais entre mes mains comme on transmet un héritage.

Les hommes meurent.
Les amitiés véritables leur survivent.
Merci pour Darwich.
Merci pour les livres.
Merci pour les combats.
Merci pour les rires.
Que la terre te soit légère.

AM KALLO, Conakry, 3 juin 2026

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