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Une brève histoire de la monnaie guinéenne, de 1958 à nos jours

Le 28 septembre 1958, la Guinée vote non. Seul territoire de l’Afrique francophone à rejeter la Communauté française proposée par le général de Gaulle, elle accède à l’indépendance quatre jours plus tard, le 2 octobre 1958. Ce nom, resté célèbre, a un prix immédiat. La France retire ses archives administratives, arrête les travaux d’équipement en cours, bloque les marchandises guinéennes à l’étranger, gèle les avoirs guinéens et coupe ses subventions, une rupture si brutale qu’elle laisse le jeune État sans grand-chose pour bâtir une administration. Ce que peu de récits racontent en détail, et que je veux montrer ici, c’est que cette rupture politique a immédiatement débordé sur le terrain monétaire, et que la monnaie guinéenne, de sa création à nos jours, porte la marque de ce moment fondateur.

1958-1960, la souveraineté politique cherche sa souveraineté monétaire

Contrairement à une idée reçue que j’entends souvent, la Guinée n’a pas rompu avec la zone franc par idéologie immédiate. Selon les archives de la Banque Centrale de la République de Guinée (BCRG), les nouvelles autorités ont d’abord tenté de négocier un aménagement des règles de la zone franc leur permettant d’y rester tout en gagnant en autonomie de gestion. Face au refus de Paris d’assouplir ces règles, la rupture monétaire est devenue, aux yeux du président Ahmed Sékou Touré, la seule voie cohérente avec l’indépendance politique déjà acquise. Il résumera cette conviction en une phrase restée célèbre dans l’histoire économique du pays, selon laquelle l’indépendance nationale resterait incomplète tant que le pays ne disposerait pas d’une personnalité monétaire propre.

La décision est annoncée lors de la conférence économique de Dalaba, les 25 et 27 février 1960. Le 1er mars 1960, le franc guinéen (GNF) remplace le franc CFA à parité de un pour un, et la Banque de la République de Guinée (BRG) reprend l’ensemble des activités jusque-là exercées sur le territoire guinéen par la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest. Le nouveau franc est défini par un poids d’or de 0,0036 gramme. Il n’est alors ni exportable ni importable, et les devises étrangères, y compris le franc CFA, ne peuvent sortir librement du territoire, un strict contrôle des changes destiné à limiter la fuite des capitaux. Le 27 juillet 1961, par le décret n°276/PRG/61, la BRG devient la Banque Centrale de la République de Guinée (BCRG), qui abandonne alors ses fonctions de banque commerciale et de banque de développement pour se concentrer sur sa mission d’émission monétaire, telle qu’on la connaît aujourd’hui.

Je tiens à souligner un point qu’on oublie souvent, la Guinée n’a pas seulement quitté la zone franc, elle a été le tout premier pays d’Afrique francophone à le faire, deux ans avant que le Mali de Modibo Keïta ne tente à son tour l’aventure d’une monnaie nationale, le franc malien, créé le 1er juillet 1962. L’expérience malienne, menée dans un esprit proche de celui de la Guinée, tournera cependant à l’échec, deux dévaluations successives, en 1963 puis en 1967, n’empêcheront pas une inflation qui atteindra 25 % en 1984, année où Bamako choisira de réintégrer la zone franc CFA. Je trouve ce parallèle instructif, il montre que la rupture monétaire, à elle seule, ne garantit rien, ni dans un sens ni dans l’autre, seule la gestion qui en est faite dans la durée en détermine le succès ou l’échec.

L’opération Persil, la guerre secrète contre une monnaie naissante

C’est dans ce contexte de rupture que se noue ce que je considère comme l’épisode le plus rocambolesque de cette histoire. Dès 1959, sur instruction de Jacques Foccart, conseiller aux affaires africaines du général de Gaulle, les services secrets français, le SDECE, ancêtre de l’actuelle DGSE, mettent sur pied un plan de déstabilisation du régime de Sékou Touré. Baptisé « opération Persil », du nom d’une marque de lessive dont le slogan publicitaire promettait de « laver plus blanc », le plan combine deux volets. D’une part, un soutien logistique et militaire à des opposants guinéens exilés. D’autre part, et c’est ce qui nous intéresse ici, la fabrication et le déversement de faux billets de franc guinéen sur le territoire national, dans l’objectif explicite de désorganiser l’économie et de discréditer la monnaie naissante. Maurice Robert, qui dirigeait alors le secteur Afrique du SDECE, reconnaîtra sans détour, des années plus tard, que l’objectif était de rendre Sékou Touré vulnérable et impopulaire, en vue de faciliter son renversement par l’opposition intérieure. Plusieurs récits historiques soulignent un détail qui ne manque pas de sel, une partie des vrais billets de franc guinéen de cette époque étant elle-même imprimée en Tchécoslovaquie, certains faux billets fabriqués par les services français y auraient été d’une qualité comparable, sinon supérieure, aux billets authentiques.

Je dois signaler ici, par souci de rigueur, que les récits disponibles sur les dates précises de cette opération varient légèrement d’une source à l’autre, notamment sur le jour exact de fin février 1959 où le commando du SDECE aurait quitté la France pour Dakar. Le fond de l’affaire, en revanche, la fabrication de faux billets destinés à saper la monnaie guinéenne dans le cadre d’une opération de déstabilisation politique plus large, est corroboré par plusieurs témoignages concordants, dont celui des agents français eux-mêmes.

1972, le syli, un second temps de l’affirmation monétaire

Douze ans après la création du franc guinéen, un second temps monétaire s’ouvre, plus idéologique encore que le premier. Le 2 octobre 1972, jour anniversaire de l’indépendance, le franc guinéen est remplacé par le syli, dont le nom signifie « éléphant », symbole de puissance nationale repris dans plusieurs langues du pays. Le nouveau syli s’échange à raison d’un syli pour dix francs guinéens, dans le cadre d’une politique d’économie planifiée et de contrôle strict des changes, cohérente avec l’orientation socialiste que le régime affirme de plus en plus fortement à cette période.

L’expérience, je le note avec le recul, rencontrera d’importantes difficultés macroéconomiques. Le syli, coté à sa création autour de 22 à 24 unités pour un dollar américain, se déprécie progressivement dans le contexte du contrôle des changes et des contraintes propres à une économie planifiée, jusqu’à atteindre environ 340 sylis pour un dollar au milieu des années 1980, soit une perte de valeur de l’ordre de 92 % en un peu plus d’une décennie.

1984-1986, le retour au franc guinéen et l’ouverture libérale

La mort de Sékou Touré, le 26 mars 1984, ouvre une période de transition rapide. Le 3 avril 1984, les colonels Lansana Conté et Diarra Traoré arrivent au pouvoir, mettant fin à un peu plus de vingt-cinq ans de régime du Parti démocratique de Guinée. Le nouveau pouvoir engage dès 1985 une politique de libéralisation économique, avec la libéralisation des prix en mars 1985 et une refondation de la Banque centrale en septembre 1985, qui restitue à la BCRG l’exclusivité de ses prérogatives d’émission monétaire et s’accompagne de la liquidation des banques d’État au profit de banques commerciales à capitaux privés ou mixtes.

Cette libéralisation impose une dévaluation du syli d’environ 92 % de sa valeur, mesure douloureuse mais jugée indispensable pour redonner une base saine à la monnaie nationale. En janvier 1986, le syli est démonétisé et remplacé, à parité de un pour un, par un nouveau franc guinéen, désormais arrimé au dollar américain sur la base indicative de 300 GNF pour un dollar, avant de basculer progressivement vers un régime de change plus flexible dans les années suivantes.

Le franc guinéen face au franc CFA, un avantage réel mais à double tranchant

Cette histoire longue invite à poser une question que je crois légitime, celle de savoir en quoi le franc guinéen a pu constituer, sur certains plans précis, un choix plus favorable que le maintien dans la zone franc CFA, la monnaie commune encore partagée aujourd’hui par quatorze pays d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale. La comparaison ne va pas dans un seul sens, je le dirai aussi, mais plusieurs différences structurelles jouent en faveur de l’autonomie monétaire guinéenne.

La première, à mon sens, tient à la politique monétaire elle-même. La BCRG peut ajuster son taux directeur, sa masse monétaire et son taux de change en fonction du cycle économique propre à la Guinée, largement dicté par les cours mondiaux du fer et de la bauxite, sans devoir obtenir l’accord d’autres États aux réalités économiques différentes. Les pays de la zone CFA, eux, sont liés par une parité fixe avec l’euro, un régime qui revient à aligner leur politique monétaire sur les décisions prises par la Banque centrale européenne pour les besoins de la zone euro, non pour les leurs.

La deuxième tient à l’histoire même de l’ajustement en cas de choc. En plus de quatre-vingts ans d’existence, le franc CFA n’a connu qu’une seule dévaluation, en 1994, de 50 %, décidée collectivement pour l’ensemble de la zone après des années de déséquilibres accumulés, faute de pouvoir ajuster la monnaie progressivement au fil de l’eau. La Guinée, à l’inverse, a pu dévaluer sa monnaie dès 1986, dans le cadre d’une décision strictement nationale, prise au moment jugé opportun par ses propres autorités. L’ajustement guinéen fut, lui aussi, douloureux, mais il resta un choix guinéen, pas une négociation à quatorze.

La troisième, et c’est peut-être celle qui me frappe le plus, tient à la gouvernance des réserves. Jusqu’à la réforme signée le 21 décembre 2019 entre la France et l’UEMOA, les huit pays de cette union devaient déposer la moitié de leurs réserves de change auprès du Trésor public français, et des représentants français siégeaient dans les instances de décision de la BCEAO. Cette réforme a mis fin à ces deux dispositifs, un progrès réel, salué jusque par des économistes très critiques du système antérieur. Certains, comme le Sénégalais Ndongo Samba Sylla, notent toutefois que la France continue de désigner une personne dite indépendante, chargée de rendre compte quotidiennement au Trésor français de l’évolution des réserves de change de l’union. La BCRG, en comparaison, ne rend de comptes à aucune autorité étrangère depuis 1960, ce qui reste, à mes yeux, la différence la plus nette entre les deux systèmes.

Je me dois cependant, par souci d’équilibre, de rappeler l’argument inverse. Cet ancrage externe a permis à l’UEMOA de maintenir une inflation moyenne d’environ 2 % entre 2000 et 2019, contre près de 10 % dans le reste de la CEDEAO sur la même période, la Guinée comprise. L’autonomie monétaire n’est un avantage que si elle s’accompagne d’une discipline que les institutions nationales doivent, elles, construire par leurs propres moyens, sans le filet de sécurité qu’offre un ancrage externe crédible. Le franc guinéen a permis à la Guinée de garder la main sur ses choix. Il ne l’a pas dispensée, et ne la dispense toujours pas, de les faire avec rigueur.

Des années 1990 aux années 2010, stabilisation et modernisation progressives

J’observe que les décennies suivantes sont surtout marquées par une succession d’émissions de billets destinées à moderniser la monnaie et à renforcer sa résistance à la contrefaçon plutôt qu’à opérer de nouvelles ruptures monétaires. Une nouvelle série est émise en 1998, suivie d’une autre entre 2006 et 2008. En 2010, pour le cinquantième anniversaire conjoint de la monnaie nationale et de la Banque centrale, des coupures commémoratives de 1 000, 5 000 et 10 000 francs guinéens sont mises en circulation, marquant symboliquement un demi-siècle de souveraineté monétaire.

Cette période correspond aussi, sur le plan politique, à l’alternance démocratique portée par Alpha Condé, élu fin 2010 après plus de deux décennies de pouvoir de Lansana Conté puis une transition militaire conduite par Moussa Dadis Camara. Sur le plan macroéconomique, cette période reste marquée par des efforts de stabilisation inégaux, une inflation qui demeure élevée par rapport aux standards régionaux d’Afrique de l’Ouest, et une monnaie qui continue de se déprécier progressivement face aux principales devises internationales, sans toutefois connaître de nouvelle rupture de régime comparable à celles de 1960 ou 1972.

Le franc guinéen aujourd’hui, entre consolidation et nouveau débat régional

L’arrivée au pouvoir du colonel MamadiDoumbouya, le 5 septembre 2021, ouvre un nouveau chapitre. Ces dernières années ont vu la Banque centrale engager plusieurs réformes de modernisation, dont le lancement, le 22 juillet 2026, de la plateforme nationale de paiement instantané NimbaPay, destinée à interconnecter banques, monnaie électronique et institutions de microfinance. Je note aussi que la Guinée a obtenu, en septembre 2025, sa toute première notation souveraine internationale, un B+ décerné par Standard &Poor’s, porté en perspective positive dès mars 2026, une reconnaissance que le pays n’avait jamais obtenue en soixante-cinq ans d’histoire monétaire indépendante.

C’est dans ce contexte que s’inscrit le débat actuel sur l’Eco, la future monnaie unique de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest. Vu à travers le prisme de cette histoire longue, telle que je viens de la raconter, ce débat n’a rien d’un simple point d’actualité, à mes yeux. Il pose, sous une forme nouvelle, exactement la question que Sékou Touré tranchait en 1960 en des termes bien plus radicaux, celle de savoir jusqu’où la souveraineté d’un État se joue dans sa monnaie. Le franc guinéen, né d’un refus historique et défendu, dans ses premières années, contre une opération de sabotage venue de l’extérieur, reste aujourd’hui, soixante-six ans plus tard, au cœur d’un arbitrage que la Guinée doit à nouveau rendre, dans un contexte, il est vrai, sans commune mesure avec celui de 1960.

Sékou Oumar SYLLA, Analyste économie et finance durable, Master 2 Finance d’entreprise de l’Institut Supérieur de Commerce et d’Administration des Entreprises de Casablanca (ISCAE, Maroc). Master recherche en économie et management publics, spécialité en ingénierie du développement, Université de Lille, France. PhD Candidate in Management & Sustainable Developement.

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