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Le développement d’un pays se voit quand même ses élites n’ont plus besoin de chercher un plan B pour leurs enfants (Par Alamina Baldé)

Dans le débat politique contemporain, il existe des indicateurs silencieux que les discours officiels mentionnent rarement, mais que les comportements sociaux révèlent sans détour. Parmi eux, le rapport des élites à leur propre pays est l’un des plus révélateurs. Un État peut afficher des chiffres de croissance, des projets d’infrastructures et des réformes institutionnelles, mais si ceux qui comprennent le mieux le système, les cadres, les entrepreneurs, les responsables politiques, les intellectuels, organisent eux-mêmes la sortie de leurs enfants vers d’autres horizons, alors cela pose une question fondamentale : que disent-ils réellement de l’avenir du pays, même sans le dire publiquement ?

Sur le plan social, cette réalité dépasse la simple question de mobilité internationale. Elle touche à la confiance collective, à la perception de la justice sociale et à la capacité d’un pays à se projeter dans le temps long. Car les élites ne se déplacent jamais de manière neutre : leurs choix éducatifs, sanitaires et résidentiels traduisent souvent une lecture fine des forces et des faiblesses du système national. Quand ces choix deviennent systématiquement tournés vers l’extérieur, cela révèle une forme de “vote silencieux” contre les perspectives locales, non pas toujours par rejet idéologique, mais par prudence stratégique.

Politiquement, ce phénomène interroge la nature même du contrat social. Dans une société équilibrée, les élites ne sont pas seulement des bénéficiaires du système, elles en sont aussi des investisseurs à long terme. Elles acceptent de lier leur destin et celui de leurs enfants à celui du pays. Mais lorsque cette logique se fragilise, une autre dynamique apparaît : celle d’une élite connectée au monde, mais partiellement détachée du risque national. C’est dans cet espace que naît l’idée du “plan B”, non comme exception, mais comme norme implicite de gestion familiale.

C’est à partir de cette réalité que la question du développement doit être posée autrement : non pas seulement en termes de croissance économique ou de stabilité politique, mais en termes de confiance existentielle. Un pays n’est véritablement en développement que lorsque ses propres élites cessent de considérer l’extérieur comme une assurance obligatoire, et commencent à envisager leur propre territoire comme une garantie suffisante pour l’avenir de leurs enfants.

Cette idée, en apparence simple, est en réalité une grille de lecture politique très ancienne : elle interroge la confiance, la stabilité et la capacité d’un État à devenir une “terre d’horizon” plutôt qu’une “terre de départ”. Dans l’histoire des idées politiques, déjà Alexis de Tocqueville observait que la solidité d’une société ne se mesure pas seulement à ses institutions, mais à la confiance intime que ses citoyens placent dans leur avenir commun. Quand cette confiance s’effrite, même les plus privilégiés commencent à diversifier leurs appartenances, non par rejet sentimental, mais par calcul de survie sociale.

Dans le monde contemporain, cette logique est devenue encore plus visible avec la mondialisation des élites. La sociologue Saskia Sassen parle des “global cities” où les classes dirigeantes vivent dans un espace transnational, détaché des contraintes nationales. Dans ce système, la nationalité devient un outil stratégique : études des enfants à Londres, Paris, Montréal ou Boston, accouchements dans des hôpitaux occidentaux pour garantir une double citoyenneté, investissements immobiliers à Dubaï ou en Europe. Selon l’Organisation internationale pour les migrations, les flux migratoires qualifiés et hautement diplômés ont fortement augmenté depuis les années 2000, illustrant ce phénomène de mobilité de sécurité plus que de simple aventure économique.

Ce comportement n’est pas uniquement africain ou guinéen, il est global. Mais dans les pays où les services publics sont jugés instables, il devient structurel. La Banque mondiale souligne régulièrement que la qualité perçue de l’éducation, de la santé et de la gouvernance influence directement les décisions de migration des ménages les plus éduqués. Autrement dit, plus un système est fragile, plus ceux qui comprennent son fonctionnement cherchent à s’en protéger. Cela crée un paradoxe politique : ceux qui ont le plus de ressources pour construire le pays sont aussi ceux qui cherchent le plus souvent à sécuriser une sortie possible.

Des penseurs comme Frantz Fanon, dans Les Damnés de la Terre, avaient déjà décrit cette fracture : une élite nationale qui adopte les codes extérieurs tout en restant enracinée dans un système local instable. Plus tard, des auteurs comme Amin Maalouf ont montré que l’identité moderne devient souvent “multiple”, mais que cette multiplicité peut aussi traduire une forme de désenracinement stratégique. Dans certains cas extrêmes, cette logique se traduit par ce que les médias appellent “birth tourism”, notamment aux États-Unis et au Canada, où certaines familles aisées choisissent de faire naître leurs enfants afin de leur garantir une citoyenneté plus protectrice et des opportunités globales futures.

Le politologue Thomas Piketty, dans ses travaux sur les inégalités, montre que la mondialisation a créé une élite capable de “sortir du cadre national”, alors que les classes populaires restent beaucoup plus attachées et contraintes par leur territoire. Cette asymétrie est politiquement importante : elle peut fragiliser le contrat social, car l’investissement affectif et stratégique dans la nation devient inégal. Là où certains construisent sur place, d’autres optimisent une présence temporaire.

Mais réduire ce phénomène à une “trahison” serait une erreur d’analyse. Dans beaucoup de cas, il s’agit moins d’un rejet du pays que d’un manque de garantie institutionnelle. Comme le rappelait l’écrivain James Baldwin, “les gens quittent non pas parce qu’ils haïssent leur pays, mais parce qu’ils ne peuvent pas y respirer pleinement leur avenir”. Cette phrase éclaire une réalité politique essentielle : la migration des élites est souvent un baromètre de confiance plus qu’un acte émotionnel.

C’est ce constat qui oblige à dépasser les lectures superficielles du développement, souvent réduites aux infrastructures visibles, aux taux de croissance ou aux grands projets annoncés. Il invite à déplacer le regard vers une dimension moins visible mais plus déterminante : la confiance réelle que les citoyens, et surtout les élites, accordent à la continuité de leur propre pays. Car un État peut produire des résultats économiques à court terme et pourtant laisser s’installer une forme de doute silencieux sur sa capacité à garantir un avenir stable et prévisible.

Dans cette logique, le comportement des élites devient un indicateur politique central. Lorsqu’elles commencent à organiser, de manière discrète ou assumée, des stratégies de sortie pour leurs enfants, études à l’étranger, double nationalité, investissements hors du territoire, cela ne signifie pas forcément un rejet émotionnel du pays. Mais cela révèle une anticipation du risque, une manière de se protéger contre l’incertitude institutionnelle, économique ou sociale. Autrement dit, ceux qui connaissent le mieux les rouages du système sont souvent les premiers à intégrer ses limites dans leurs choix privés.

Ce phénomène met en lumière une réalité plus profonde : le développement ne se mesure pas seulement à ce qu’un pays construit, mais aussi à ce qu’il inspire comme confiance durable. Là où la confiance est forte, les élites investissent dans la durée, s’enracinent et projettent leurs générations futures dans le même espace national. Là où elle est fragile, même les plus intégrés commencent à penser en termes de mobilité, de protection et de diversification des appartenances. C’est dans cet écart entre discours public et stratégie privée que se lit souvent la véritable température politique d’un pays.

Ainsi, un pays véritablement développé n’est pas celui où personne ne part, mais celui où partir n’est plus une nécessité de protection. Le signe le plus profond de souveraineté n’est peut-être pas la puissance militaire ou économique, mais la capacité à faire en sorte que même ses élites n’aient plus besoin de chercher ailleurs une assurance pour leurs enfants. Quand rester devient une évidence et non un risque, alors seulement le développement cesse d’être une promesse et devient une certitude vécue.

Par Alamina Baldé, 
expert en relations internationales et conseiller diplomatique

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