#Chapeau
« Fichier assaini, référentiel des métiers refondu, École nationale d’administration en cours de constitution, plateformes numériques en série, la Guinée a posé en quelques années les jalons d’une réforme de l’État. Reste l’essentiel, que l’outil devienne pratique, que la pratique devienne culture, et que la culture se traduise en service rendu au citoyen, de Conakry à la plus lointaine sous-préfecture. »
L’administration publique est le socle de l’action de l’État. C’est par elle que se verse un salaire, que s’établit un acte d’état civil, que s’attribue un titre minier ou que s’exécute un marché. Elle assure la continuité du service public et, en dernier ressort, la confiance entre gouvernants et gouvernés. Une administration lente, opaque ou mal outillée est un impôt invisible prélevé sur l’initiative des citoyens et des entreprises.
Depuis plusieurs années, la Guinée s’est engagée dans une dynamique de réformes que je tiens à saluer, la fiabilisation de la gestion des ressources humaines de l’État, la maîtrise des effectifs et de la masse salariale, la revalorisation des rémunérations, recul du paiement en espèces, dématérialisation de procédures, création d’une École nationale d’administration. À cet égard, il faut reconnaître aux autorités, aux équipes techniques et aux agents eux-mêmes un effort réel, souvent peu visible, toujours exigeant.
Pour autant, moderniser n’est pas empiler. Un outil ne vaut que par les pratiques qu’il transforme, méthodes de travail, compétences, comportements professionnels, processus de décision, culture managériale. C’est la conviction qui m’anime, et que prolongera l’essai que je publierai l’an prochain, consacré aux outils et aux méthodes dont les managers ont besoin face au tsunami numérique et à l’arrivée de la génération Z dans les équipes. D’où la question qui guide cette tribune,dans quelle mesure les réformes institutionnelles et les dispositifs numériques engagés en Guinée peuvent-ils permettre de construire une administration plus performante, plus transparente, plus accessible et davantage orientée vers les résultats ?
Les réformes administratives et institutionnelles engagées
Pour comprendre la trajectoire actuelle, il convient d’examiner avec rigueur les principales réformes engagées au cours des dernières années, qui redessinent le visage de la fonction publique guinéenne.
En mai 2022, le Premier ministre suspend un projet de digitalisation des ressources humaines et annonce que le ministère du Travail et de la Fonction publique conduira un fichier unique de gestion administrative et de la solde, le FUGAS, fondé sur l’identification biométrique de l’ensemble des agents. Le 1er juin 2022, un décret du président de la transition fixe la valeur du point d’indice à 997 francs guinéens, tandis qu’un autre porte le SMIG de 440 000 à 550 000 francs.Le 13 mars 2023, le ministre d’alors lance les opérations de recensement et d’identification biométrique des fonctionnaires, contractuels et pensionnés, programmées jusqu’au 28 juillet 2023. L’enrôlement biométrique s’ouvre ensuite, le Premier ministre d’alors s’y soumettant le premier le 1er juin 2023. L’ambition est résumée par une formule du ministre « un seul agent, un seul matricule et un seul salaire ».
Sur le terrain des rémunérations, le protocole d’accord tripartite signé dans la nuit du 14 au 15 novembre 2023 a fixé une revalorisation de 35 % de la valeur du point d’indice, effective au 31 décembre 2023 et versée par tranches (20 % dès fin janvier 2024, puis 5 % fin juillet 2024, 5 % fin décembre 2024 et 5 % fin juillet 2025). Les indemnités de logement et de transport ont été uniformisées à 450 000 francs guinéens chacune. Les documents budgétaires de 2025 évoquent par ailleurs des décrets de revalorisation des primes de fonction. Ces mesures améliorent le pouvoir d’achat nominal ; leur effet réel dépendra de la régularité des paiements et de la stabilité des prix.
Enfin, la lettre circulaire n° 00265/MTFP/CAB/2023 du 29 décembre 2023 a demandé aux agents de domicilier leur salaire en banque avant fin janvier 2024, et une note de février 2024 a précisé qu’aucun salaire ne serait plus payé au billetage à la fin de mars 2024. L’intention, sécuriser et tracer la dépense de solde, est incontestable. Toutefois, la tension persistante sur les liquidités observée en 2025-2026 rappelle que la bancarisation exige un système bancaire capable d’en supporter la charge.Si l’on veut comprendre pourquoi cette opération s’imposait, il faut rappeler que les recensements antérieurs n’avaient pas durablement résolu le problème. Les matricules sans titulaire, les doublons, agents absents ou décédés mais encore payés, les salaires versés en liquide, autant de fuites qui pèsent sur la masse salariale et sapent le sentiment de justice entre agents. L’identification biométrique répond à cela en rattachant chaque rémunération à une personne vérifiée. Selon la présentation faite par les autorités, FUGAS vérifie l’identité des agents, sécurise la paie, suit les carrières et élimine doublons, numéros irréguliers et postes inexistants.
Le dispositif a été officiellement présenté en novembre 2025 par le Premier ministre Amadou Oury Bah. D’après les chiffres communiqués, environ 130 000 agents ont été confirmés sur 277 000 enregistrés, le système a coûté environ 60 milliards de francs guinéens à mettre en place, et les économies dépasseraient 233 milliards depuis juillet 2024 (soit environ 26,9 millions de dollars). Le ministre de la Fonction publique a ajouté que près de 20 000 agents allaient changer de grade et de catégorie. En mai 2026, un communiqué du ministère faisait état de fraudes détectées, avec une radiation de plus de 2 000 agents fictifs, tandis que la Cour de répression des infractions économiques et financières (CRIEF) était associée au volet répressif.
Encore faut-il rester rigoureux. Les 233 milliards sont présentés comme une économie, c’est-à-dire une dépense de solde qui n’est plus engagée, et non comme une somme récupérée sur des agents indûment payés. La marge dégagée a, elle, une traduction politique explicite, le chef de l’État a rattaché le recrutement de 20 000 fonctionnaires qualifiés à l’assainissement du fichier. Il faudra aussi veiller aux situations individuelles, des contractuels temporaires, dont 2 869 sont enrôlés dans FUGAS selon leur collectif, attendent une régularisation de statut.Bien conduit, l’assainissement est un instrument de justice administrative, car il protège l’agent honnête contre la concurrence du matricule fictif, de rationalisation de la dépense et de restauration de la confiance. Il suppose en retour une gouvernance rigoureuse des données biométriques, point que la presse spécialisée a elle-même souligné.
Par ailleurs, une administration performante repose sur une organisation claire, des responsabilités définies et des objectifs mesurables. C’est le sens des travaux présentés le 28 octobre 2026 par le ministère de la Modernisation de l’Administration et de la Fonction publique, avec la Direction nationale de la Modernisation et la Direction générale de la Fonction publique, mise en cohérence des textes et cadres organiques, remise de fiches de poste aux départements et révision d’un référentiel des métiers et des compétences dont la version précédente datait de 1965. Le nouveau cadre compterait 11 cadres uniques, 985 métiers statutaires et 108 emplois types, chaque agent devant être relié à un poste précis dans FUGAS. Le ministre a rappelé que trois départements concentrent 70 à 75 % des effectifs, ce qui donne la mesure de l’enjeu d’organisation.
Sur l’évaluation, le calendrier annoncé est celui de janvier 2027, avec des contrats de performance déclinés du secrétaire général aux chefs de division. La généralisation à partir de 2027 relève donc, à ce stade, d’une annonce dont les textes d’application restent à publier. La condition de son succès est de la faire vivre non comme une sanction, mais comme un instrument d’amélioration des compétences, de reconnaissance du mérite et de pilotage. Une évaluation perçue comme punitive produit de la dissimulation ; une évaluation perçue comme juste produit de l’engagement.Le 9 juin 2026, un décret du président de la République a créé l’École nationale d’administration, établissement public à caractère administratif doté de l’autonomie administrative, financière et académique, sous tutelle technique du ministère chargé de la Fonction publique et tutelle financière de celui des Finances. Le recrutement de la première promotion a été lancé le 15 avril 2026. La deuxième phase du concours, le 30 septembre, a réuni plus de 2 500 candidats pour 240 places, et la troisième, une épreuve écrite le 25 octobre, 570 candidats.
L’enjeu dépasse la formation. Il s’agit de former les hauts fonctionnaires et cadres de demain, de professionnaliser les métiers de l’administration, d’installer une culture de résultats et de responsabilité, de renforcer le management public et de préparer les futurs responsables aux mutations numériques. L’expérience invite à la constance, une École nationale d’administration avait déjà été annoncée en 2018, avec un master délocalisé de l’ENAP de Québec pour 32 jeunes administrateurs. La qualité d’une administration dépend autant des compétences de ses agents que de son organisation et de son leadership ; l’ENA n’aura d’effet que si son corps enseignant, ses débouchés et son financement s’inscrivent dans la durée.
La transformation numérique, accélérateur de modernisation
Si les réformes structurelles posent le cadre, la transformation numérique en est le catalyseur. La Guinée a fait le choix de la dématérialisation pour contourner les pesanteurs bureaucratiques. Le point de départ était modeste en 2022, les Nations unies classaient la Guinée au 162e rang sur 193 pays pour l’administration électronique[1]. Depuis, plusieurs plateformes ont été déployées. Le 24 avril 2024, le Premier ministre a lancé e-Conseil et e-Formation (e-Learning). La première met les ministres en contact permanent avec le Secrétariat général du gouvernement et vise à automatiser la transmission des activités des départements ; la seconde forme les hauts cadres sur tout le territoire, avec une évaluation en fin de cursus. Les données sont hébergées à l’ARPT, ce qui garantit une approche locale.
TELEMO, système intégré de gestion dématérialisée des marchés publics, fruit d’une coopération Guinée-Rwanda, a été présenté le 30 décembre 2024 puis officiellement rendu opérationnel le 22 mai 2026. Il couvre le cycle complet, de la planification à l’attribution, et ouvre l’accès aux PME ; les marchés publics pèseraient 11 à 15 % du PIB, ce qui explique l’enjeu. La plateforme est accessible sur telemo.gov.gn. La plateforme est trop récente pour que des résultats mesurés soient disponibles.
DAMANDA, cadastre et titres miniers numérisés sous la tutelle du ministère des Mines et de la Géologie, a été lancée fin décembre 2025 et présentée aux opérateurs le 21 mai 2026. Côté finances, TrésorPay, lancée le 22 décembre 2025, dématérialise le paiement des redevances et frais dus à l’État, tandis que SONEYA vise l’exécution du budget. La plateforme GEDA dématérialise la conception et le traitement des arrêtés, décisions et décrets, et le chef de l’État en suit directement l’usage.
Le Guichet unique des services publics (GUSP) fait l’objet d’un accord signé à Bakou le 16 mars 2026 avec l’Azerbaïdjan, et figure parmi les neuf chantiers présentés le 15 mai 2026. Il n’est donc pas encore opérationnel à ma connaissance. PLAGED, plateforme de gestion des documents administratifs du ministère du Commerce, existe depuis novembre 2024. Le constat est double. Chaque plateforme attaque un point de friction réel, mais on relève une digitalisation encore fragmentée, que le guichet unique est censé corriger.
Le projet « Zéro Papier » a pour ambition très limpide, moins de coûts d’impression et de stockage, des délais de traitement réduits, moins de déplacements, des dossiers traçables, une information qui circule, moins de risques de perte ou de falsification, davantage de transparence et une meilleure coordination entre administrations. Mais le Zéro Papier ne doit pas être compris comme la suppression du papier. Numériser un circuit de signatures redondant ne fait que reproduire la lourdeur à l’écran. L’enjeu est de refondre les processus pour bâtir une administration intégrée, interconnectée et pilotée par la donnée.
Pour l’État, la digitalisation permet une meilleure maîtrise de la dépense, un contrôle interne renforcé, des données administratives fiabilisées, un meilleur pilotage des politiques et une mobilisation plus efficace des recettes, avec à la clé davantage de transparence et de redevabilité. Pour les agents, elle simplifie les démarches, réduit les tâches répétitives, facilite l’accès à l’information, améliore le suivi des carrières et développe les compétences numériques, à condition qu’on les y prépare. Pour les citoyens et les entreprises, elle promet un accès simplifié, moins de déplacements, de délais et de coûts, des procédures plus lisibles et des démarches possibles à distance.
Défis et conditions de réussite
Pour autant, il serait dangereux de céder à l’illusion technologique. Une réforme administrative ne produit pas automatiquement de la valeur du seul fait de l’acquisition d’une plateforme. La réussite dépend de l’appropriation, des infrastructures et de l’accompagnement humain.Imposer un outil sans préparer ceux qui s’en serviront est la façon la plus sûre de le faire contourner. Je recommande un véritable dispositif d’accompagnement, diagnostic préalable des pratiques et des résistances, cartographie des processus, communication interne, plan de formation des utilisateurs, accompagnement de proximité, référents numériques dans chaque administration, suivi régulier de l’appropriation et mesure des gains de productivité.
La transformation numérique ne relève pas des seuls informaticiens. Elle engage directeurs nationaux, directeurs généraux, chefs de division, de service et de cellule. Il faut les former au management de la transformation, au pilotage par les résultats, à la gestion de projets numériques, à la gouvernance des données, à la cybersécurité, à l’intelligence artificielle dans le secteur public, au management d’équipes hybrides et à la conduite du changement. On ne construit pas une administration de notre temps, et du futur avec des méthodes managériales qui n’ont pas bougé depuis plusieurs décennies, et c’est précisément la raison d’être de l’essai que j’évoquais plus haut.
Réduire la fracture numérique territoriale, car le risque est de bâtir une administration numérique accessible surtout aux urbains. Selon DataReportal, le taux d’usage d’Internet était estimé à 26,5 % de la population début 2025 (les estimations varient d’une édition à l’autre) et la Guinée comptait 12,8 millions de connexions mobiles fin 2025[2]. Le mobile est donc la porte d’entrée, mais les écarts entre Conakry et les régions, la qualité et le coût de la connexion, l’absence de smartphones et la faible familiarité numérique d’une partie de la population restent des obstacles. J’en tire une recommandation forte, la modernisation doit s’accompagner d’une politique nationale de connectivité territoriale, avec des espaces publics numériques dans les préfectures et sous-préfectures, des points d’accès accompagnés, des guichets physiques d’assistance, des applications légères, des services compatibles avec les téléphones simples, une assistance humaine pour les personnes éloignées du numérique et des partenariats avec les opérateurs. La digitalisation ne doit jamais devenir une nouvelle forme d’exclusion administrative.
Une administration numérique n’est pas une juxtaposition de plateformes, mais un écosystème cohérent et interopérable. Cela suppose l’interconnexion des systèmes ministériels, des référentiels de données fiables, une identification numérique sécurisée (le Premier ministre a lui-même évoqué un numéro d’identification personnel unique), la protection des données personnelles, la sécurisation des infrastructures, la continuité de service en cas de panne ou de cyberattaque, des normes communes et la réduction des doublons. Plus on concentre de données biométriques et administratives, plus l’exigence de sécurité est élevée.
Au terme de cette analyse, et dans une posture constructive, je formule les recommandations stratégiques suivantes pour ancrer durablement cette modernisation.
Dans les douze prochains mois, il s’agit de fixer le cadre en élaborant une feuille de route nationale de transformation administrative aux objectifs mesurables et aux échéances précises, instituer un dispositif interministériel de pilotage des réformes organisationnelles et numériques, publier les textes d’application de l’évaluation prévue en 2027 et la méthode de calcul des économies de FUGAS, et mettre en place des indicateurs de performance des plateformes (délais de traitement, coûts évités, taux d’utilisation, satisfaction des usagers, productivité).
À l’horizon 2027-2028, il faut outiller, généraliser les référentiels de compétences, fiches de poste et contrats d’objectifs, lancer un programme national de formation des managers publics au numérique, au management et à la conduite du changement, déployer des guichets numériques de proximité, accélérer les infrastructures de télécommunications en zone rurale.
À moyen terme, il faut consolider, généraliser l’interopérabilité des systèmes d’information, instituer une évaluation périodique des investissements numériques pour éviter les plateformes coûteuses, sous-utilisées ou redondantes, développer une gestion prévisionnelle des emplois et des compétences, faire de l’École nationale d’administration un laboratoire de professionnalisation de la haute fonction publique, encourager l’innovation par des partenariats avec les universités, les entreprises technologiques et la diaspora, introduire progressivement l’intelligence artificielle avec des garanties de transparence, de sécurité et de supervision humaine, et, surtout, faire de la satisfaction des citoyens un indicateur central de la performance de chaque administration.Faire de la satisfaction des citoyens et des agents l’indicateur central et suprême de la performance des administrations.
Construire une administration au service de demain
Les réformes engagées par les autorités guinéennes, soutenues par le dévouement des équipes techniques et des fonctionnaires, constituent des avancées historiques et indispensables dans le processus de refondation de l’État. Nous avons posé les fondations de la transparence, de la rationalisation et de la dématérialisation.
Toutefois, le véritable succès de cette modernisation se mesurera à la capacité de l’État à mieux servir les citoyens, à améliorer les conditions de travail des agents publics, à maîtriser ses dépenses pour les réinvestir dans le développement, et à renforcer la cohésion nationale par un service public exemplaire. En définitive, moderniser l’administration ne consiste pas seulement à numériser ses procédures : c’est transformer durablement son fonctionnement, ses compétences, son management et sa relation avec les citoyens.
« La modernisation de l’administration publique sera achevée lorsque chaque citoyen, où qu’il se trouve sur le territoire national, pourra bénéficier d’un service public accessible, efficace, transparent et de qualité. »
Dr DIAKITE Ibrahima
Consultant Manager
ARPT* Autorité de régulation des postes et télécommunications
[1]WeAreTechAfrica, « Guinée : le Premier ministre sonne la mobilisation générale pour accélérer la numérisation de l’administration publique », citant l’E-Government Survey 2022 des Nations unies. https://www.wearetech.africa/fr/fils/actualites/tech/guinee-le-premier-ministre-sonne-la-mobilisation-generale-pour-accelerer-la-numerisation-de-ladministration-publique
[2]DataReportal, Digital 2025 : Guinea, https://datareportal.com/reports/digital-2025-guinea ; Digital 2026 : Guinea, https://datareportal.com/reports/digital-2026-guinea.