Ancien auditeur formé à la rigueur des grands groupes internationaux, Mohamed Kefing Kaba est un jeune entrepreneur bien décidé à apporter une pierre décisive à l’édifice national. À la tête de l’entreprise technologique NiE, il a lancé NiE Santé en février 2026, une plateforme novatrice conçue pour décloisonner l’écosystème médical, simplifier le parcours de soin et faciliter l’accès aux prestations de santé grâce à des outils numériques parfaitement adaptés aux réalités du terrain. Dans cet entretien, il détaille sa vision, le fonctionnement de son application et ses ambitions pour transformer le quotidien des usagers et des professionnels en Guinée. Exclusif.
Le Populaire : Bonjour M. Kaba. Félicitations d’abord pour votre projet, qui illustre l’énergie et le temps que vous y avez investis. Est-ce parce qu’il s’agit de votre domaine de prédilection, ou est-ce le constat d’un manque criant auquel vous souhaitez répondre dans une société en pleine mutation ?
Mohamed Kefing Kaba : Mercià vous. C’est le constat qui m’a conduit là, mais je l’ai abordé avec les outils d’un autre métier. La santé n’est pas mon domaine de prédilection, le mien c’est l’audit et le contrôle de gestion. Ce métier ne m’a pas donné une compétence médicale, il m’a donné un réflexe. Un auditeur qui entre dans une organisation ne cherche pas un coupable, il cherche le maillon où l’information se perd.
La Guinée ne manque pas de médecins compétents, ni de pharmacies, ni de laboratoires. Ce qui manque, c’est le lien entre eux, et entre eux et le patient. Le manque criant dont vous parlez, chacun ici le vit. Un proche a besoin d’un spécialiste, on téléphone, on demande autour de soi, on se déplace pourri en, et on finit par attendre longtemps dans un hôpital.
L’information existait pourtant quelque part, elle n’était simplement accessible nulle part. Ce n’est pas un problème médical, c’est un problème de circulation de l’information. Et ça, c’est mon métier. C’est de ce constat qu’est née NiE, « Nous intervenons ensemble », une entreprise guinéenne qui intervient sur quatre domaines : la santé, l’éducation, les industries et les services. Quatre secteurs différents, une seule compétence, celle de relier des acteurs qui ne se parlent pas. La santé est simplement le domaine où nous sommes allés jusqu’au bout en premier, avec notre solution digitale NiE Santé.
L’intégration de la technologie au sein des institutions constitue un défi majeur de notre époque. Quelle contribution et quel changement de paradigme souhaitez-vous apporter à travers ce projet digital ?
Le changement tient en une phrase : arrêter de numériser des métiers, commencer à connecter les acteurs d’un même écosystème. Notre méthode se déroule en trois temps. Nous cartographions d’abord, c’est à-dire que nous recensons tous les acteurs d’un secteur, y compris ceux que le numérique oublie d’habitude, notamment les petites structures, les services publics, les usagers eux mêmes. Nous cherchons ensuite où l’information se perd, en partant du terrain et non de modèles importés. Nous connectons enfin, en développant la plateforme qui rétablit le lien et en la faisant adopter acteur par acteur.
Sur NiE Santé, une campagne est diffusée directement à des utilisateurs qui ont déjà la plateforme en main pour chercher un médecin ou une pharmacie. Cela a été le cas avec la campagne de sensibilisation sur l’hygiène menstruelle, lancée par Santé TV et toujours disponible sur NiE Santé. Nous n’avons rien inventé de médical dans cette histoire. Nous avons rétabli un canal qui n’existait pas et connecté les parties prenantes de la campagne sanitaire.
Avez-vous déjà rencontré les autorités guinéennes pour les convaincre de l’impact de votre plateforme sur l’écosystème sanitaire du pays ?
Nous avons engagé des échanges, oui. Nous discutons avec un cadre du ministère de la Santé et ces discussions se poursuivent. Nous nous sommes fixés une étape avant de les reprendre de façon plus formelle, comme l’intégration de la téléconsultation à la plateforme. Je préfère revenir avec une version améliorée plutôt qu’avec des promesses. Ce sera fait, et nous retournerons voir nos interlocuteurs à ce moment-là.
Je précise une chose, parce que le mot « convaincre » me gêne un peu. Nous n’allons pas voir le ministère pour demander une faveur ou une autorisation. Une plateforme privée ne remplace pas une politique de santé publique et nous n’avons aucune ambition de ce genre. Nous construisons une infrastructure ouverte, au service de tous les acteurs, publics compris.
Quand un établissement public veut être visible, il est référencé au même titre qu’une clinique privée. Quand une campagne de prévention est décidée, nous sommes un canal de plus pour la faire connaître. C’est en montrant cela qu’on convainc, pas en faisant des présentations.
Votre offre numérique ne vient elle pas combler un besoin essentiel auprès des autorités guinéennes, alors même que le pays traverse une période de profondes transformations ?
Le besoin que nous comblons est d’abord celui du patient et du professionnel de santé. C’est là que se situe notre utilité et c’est de là que tout part. Si nous rendons service aux institutions, ce sera la conséquence de cela et non l’inverse. Cela dit, oui, il y a un apport pour les acteurs publics. Recenser et cartographier l’offre de soins d’un pays est un travail considérable, et nous le faisons établissement par établissement. Aujourd’hui, 270 structures sont référencées et disponibles sur la plateforme. Nous offrons aussi un canal de diffusion direct pour les campagnes de sensibilisation et de prévention, qui touche les gens là où ils cherchent déjà un médecin ou une pharmacie. Ce sont deux briques utiles à n’importe quelle politique sanitaire.
Comment définissez-vous les missions principales de votre plateforme digitale ?
Réduire la distance entre le patient et le soin. C’est tout, et c’est déjà énorme. Cette distance n’est pas seulement kilométrique. Elle est faite d’informations qu’on n’a pas, de numéros qu’on ne trouve pas, d’horaires qu’on ignore et de déplacements pour rien. Notre mission consiste à faire disparaître cette part du parcours de soins, celle qui ne relève pas de la médecine mais de l’organisation. C’est donc raccourcir le parcours du patient.
Il y a un second volet, du côté des professionnels. Un bon médecin qui n’est pas visible ne soigne pas plus de patients qu’un mauvais. Une pharmacie ouverte toute la nuit comme celle de Manque pas que personne ne localise ne sert à personne. Nous leur apportons cette visibilité, et un outil pour organiser leur activité.
Quelles sont les fonctionnalités clés du site ?
Quatre fonctionnalités sont aujourd’hui en état de marche. La géolocalisation, d’abord. L’utilisateur voit les structures de santé autour de lui (hôpitaux, cliniques, centres médicaux, pharmacies et laboratoires) et la plateforme lui donne l’itinéraire pour s’y rendre.
L’information, ensuite. Pour chaque établissement et chaque professionnel référencé, on trouve la formation, les spécialités, les coordonnées, les horaires, les services proposés et les disponibilités. Le patient choisit en connaissance de cause au lieu de choisir au hasard. La prise de rendez-vous, en troisième lieu. On identifie un praticien disponible, on choisit un créneau, on indique le motif de la consultation, on confirme. Sans déplacement préalable et sans attente inutile.
Les campagnes sanitaires, enfin, que la plateforme diffuse et rend consultables, comme les campagnes de sensibilisation, de prévention, de vaccination ou de dépistage. Pour le professionnel de santé, cela se traduit par une visibilité qu’il n’avait pas, par un agenda qui se remplit sans coup de téléphone, et par un canal pour faire connaître ses services.
Comment les usagers pourront-ils utiliser la plateforme, et sur quels types d’appareils sera-t-elle accessible ?
Elle est déjà accessible, et de trois façons. Sur Android et suriOS depuis février 2026, en téléchargeant l’application. Et depuis un simple navigateur, sur téléphone comme sur ordinateur, pour ceux qui ne veulent ou ne peuvent rien installer. Ce choix est délibéré. Tout le monde n’a pas la place sur son téléphone, ni le forfait, ni l’habitude d’aller sur un magasin d’applications. Celui qui passe par le web retrouve les mêmes services. Nous travaillons avec les téléphones qu’on a réellement en poche en Guinée, pas avec ceux des catalogues. Cela impose une interface simple, qui va à l’essentiel, et une sobriété permanente. Une application trop lourde est une application qu’on désinstalle au bout d’une semaine.
Êtes-vous préparé à affronter les obstacles auxquels la diaspora est souvent confrontée lors de la réalisation de projets au pays ?
Je comprends la question et je vais y répondre franchement, en déplaçant un peu le cadre. NiE n’est pas un projet de la diaspora réalisé au pays. C’est une entreprise guinéenne, immatriculée en Guinée, dont le siège est à Kipé et dont l’équipe travaille à Conakry. Je ne fais pas partie de ceux qui expédient un projet depuis l’étranger en espérant qu’il pousse tout seul.
Cela dit, les obstacles, je ne les découvre pas. Il y a la distance, que je compense par une organisation stricte et par une équipe sur place qui décide sans attendre mon feu vert. Il y a le temps, parce que tout prend plus longtemps qu’annoncé et qu’il faut le budgéter dès le départ. Il y a surtout l’adoption, parce qu’on ne convainc pas un médecin ou un pharmacien avec une démonstration, on le convainc en revenant le voir. Ce que ces derniers mois m’ont appris, c’est que développer une plateforme est la partie facile. Le terrain est la partie difficile. C’est pour cette raison que nous recrutons et formons localement au lieu de tout piloter à distance.
Qu’avez-vous à dire pour clore cette interview ?
Deux messages, si vous permettez. Le premier s’adresse aux professionnels de santé guinéens : la plateforme n’a de valeur que si vous y êtes. Chaque médecin, chaque pharmacien, chaque laborantin présent sur NiE Santé offre la possibilité à un patient de le trouver plus vite. Rejoignez-nous.
Le second s’adresse à ceux et celles qui construisent des solutions digitales, quel que soit leur secteur : le numérique et l’innovation n’ont de sens que s’ils sont utiles, inclusifs et adaptés aux réalités des populations auxquelles ils s’adressent. Une solution brillante que personne n’utilise ne vaut rien. Une solution simple qui fait gagner deux heures à une mère de famille cherchant un pédiatre, cela vaut quelque chose. Merci de m’avoir donné la parole.
Entrevue réalisée
par Tidiane Diallo