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La Guinée à l’heure de l’IA : moderniser l’État avant que la technologie ne nous dépasse.

Du 14 au 16 octobre 2026, Conakry a posé une question que beaucoup d’administrations préfèrent encore éviter, que change l’intelligence artificielle à la manière de gouverner ? La deuxième édition du Forum international des Secrétariats généraux de Gouvernement avait pour thème « L’intelligence artificielle au service de la performance gouvernementale ». Le compte rendu de clôture fait état de treize délégations d’Afrique, d’Europe et des Caraïbes. Il faut saluer cette initiative des autorités guinéennes, dans le prolongement d’une première édition tenue à Conakry en avril 2025. Elle installe l’IA là où elle est la plus exigeante, au cœur de la machine gouvernementale, dans la préparation des textes, la coordination et la mémoire des décisions, plutôt que dans la vitrine des annonces.

Que retenir, sans rien exagérer ? Selon les comptes rendus de presse de la clôture, les participants ont adopté une « Déclaration de Conakry 2 », posé le principe que « la décision reste humaine, l’intelligence artificielle assiste », esquissé une feuille de route 2027-2029 de normes minimales communes sur la gouvernance des données et les flux transfrontaliers dans le cadre de la ZLECAf, et désigné des secteurs prioritaires, la santé, l’éducation, les finances publiques, les marchés publics, la dématérialisation des journaux officiels, l’aide à la rédaction normative. Je n’ai pu consulter ni le texte officiel de la Déclaration ni celui de la feuille de route ; et celle-ci est une feuille de route de réseau, non un programme national guinéen. C’est précisément là que tout se joue, une déclaration engage des intentions, un programme engage des responsables, des budgets et des dates.

Cette question, un ouvrage auquel j’ai contribué il y a environ un an la posait déjà, « Transformerl’administrationpublique avec l’intelligence artificielle : au-delà de la modernisation, la métamorphose[1] ». Sa thèse tient en une phrase, la modernisation numérise les procédures ; la métamorphose transforme la manière de gouverner. Mais le livre n’était pas un plaidoyer naïf. Il rappelait que ces systèmes apportent leurs propres risques, la dépendance technologique, la fragilité des données, les biais algorithmiques, les hypertrucages, les atteintes possibles aux droits des citoyens, la mutation des métiers, les résistances internes, la responsabilité nouvelle des dirigeants. À la lumière de Conakry, ces avertissements forment un cahier des charges en quatre convictions.

Première conviction, la donnée est le socle de l’État intelligent.

Sans données fiables, l’intelligence artificielle ne fait qu’automatiser nos incertitudes. Un modèle n’invente pas la qualité, il hérite de celle des fichiers, des référentiels et des archives qu’on lui confie. La Guinée en a déjà fait la démonstration, sans IA. Le bilan 2025 du ministère chargé du numérique attribue au Fichier unique de gestion administrative des salaires (FUGAS) une économie de 233 milliards de francs guinéens, soit environ 27 millions de dollars, et affirme que la plateforme TELEMO dématérialise intégralement les marchés publics. Ce sont des déclarations ministérielles que seule une évaluation indépendante pourra confirmer ; leur logique est pourtant juste, une donnée assainie rapporte avant même qu’un algorithme ne la lise. Le diagnostic de DounIA, processus conduit par la Cité des Sciences et de l’Innovation de Guinée avec l’Académie des sciences de Guinée, va dans le même sens, déficit d’infrastructures, faiblesse des compétences numériques, absence de cadre de gouvernance des données. En juin 2026, une table ronde de la Cité des Sciences a d’ailleurs rappelé que la gouvernance éthique des données est un préalable à l’IA[2].

Deuxième conviction, les infrastructures conditionnent l’autonomie stratégique.

Le 4 septembre 2025, la Guinée a inauguré à Koloma son premier centre de données national, plus de 600 m² et 5 000 téraoctets annoncés, et rapatrié son domaine « .GN »[3]. Il a été présenté comme certifié Tier III en conception par l’Uptime Institute, la certification de construction restant annoncée comme à venir. C’est une avancée réelle ; ce n’est pas encore la souveraineté. Héberger des données sur le territoire ne suffit pas à les maîtriser, il faut contrôler les accès, les clés de chiffrement, les contrats, la réversibilité, la continuité d’activité et les dépendances logicielles. La souveraineté numérique se construit dans les infrastructures, le droit, les compétences et la maîtrise des dépendances. Elle se dimensionne aussi sur les usages réels. En octobre 2025, la Guinée comptait environ 4,02 millions d’internautes, soit près de 27 % de la population ; les 12,8 millions de connexions mobiles de fin 2025 (84,6 % de la population) sont des abonnements, non des personnes, et leur nombre a reculé de 6,7 % en un an[4]. Un État qui numérise ses services doit donc concevoir des parcours qui n’excluent pas près des trois quarts de ses citoyens restés hors ligne.

Troisième conviction, le droit et l’éthique doivent précéder la généralisation des usages sensibles.

Un socle légal existe, la loi L/2016/037/AN de 2016[5] sur la cybersécurité et la protection des données à caractère personnel. Mais elle précède l’IA administrative. Aujourd’hui aucun texte guinéen traitant spécifiquement de l’explicabilité des décisions assistées par algorithme, de la responsabilité en cas d’erreur, du recours des usagers ou des achats publics d’IA. La stratégie nationale est en préparation, l’atelier d’évaluation AILA[6], conduit avec le PNUD du 14 au 17 octobre 2025, en a posé le diagnostic ; une feuille de route 2026-2035 est annoncée par les autorités, mais son texte public reste à vérifier. Les repères existent, avec la Stratégie continentale de l’Union africaine adoptée en juillet 2024 et la Recommandation de l’UNESCO de 2021. On s’en inspirera sans transposer mécaniquement le droit d’autres continents, l’adaptation doit tenir compte de nos juridictions, de nos budgets et de nos capacités de contrôle. Le principe du Forum, selon lequel un agent public reste responsable de chaque décision, doit devenir une règle opposable.

Quatrièmeconviction,la transformation est d’abord humaine et organisationnelle.

Automatiser une procédure inefficace ne la rend pas performante ; cela accélère ses dysfonctionnements. Avant de brancher un outil, il faut cartographier le circuit d’un dossier, supprimer les étapes sans valeur, clarifier qui décide et qui répond. Les indicateurs internationaux montrent un mouvement encourageant, l’indice de développement de l’administration en ligne des Nations unies place la Guinée au 160e rang en 2024 (0,4006), contre le 162e en 2022 et le 183e en 2020, et au 85e rang pour la participation en ligne. Prudence toutefois, ce classement agrège services en ligne[7], infrastructures et capital humain ; il ne mesure pas la qualité de l’ensemble de l’administration. Côté compétences, l’indice « AI Talent Readiness » pour l’Afrique 2025 classait la Guinée 49e du continent avec 9,65 sur 100, selon la presse spécialisée[8]. La métamorphose passe par la formation des hauts responsables comme des agents, et par des dirigeants prêts à réformer leurs propres pratiques.

Que faire, concrètement ?

Voici huit propositions que je propose. Un, lancer un programme national de préparation de l’État à l’IA, avec un état des lieux des données, des infrastructures, des compétences, des usages et des risques, pour éviter les expérimentations dispersées. Deux, instaurer une gouvernance interministérielle des données, avec producteurs identifiés, référentiels communs et règles d’accès, de qualité et de conservation. Trois, arrêter une architecture des infrastructures critiques comparant options souveraines, mutualisées et hybrides, au coût complet sur le cycle de vie, avec cybersécurité et reprise après incident. Quatre, définir un cadre de confiance, niveaux de risque, évaluation préalable, traçabilité, contrôle humain, recours. Cinq, tester trois à cinq cas d’usage à forte valeur publique, comme l’aide à la recherche documentaire et à la préparation des textes, le suivi de l’exécution des décisions ou l’orientation des usagers, avec périmètre, données autorisées et situation de référence fixés avant le lancement. Six, faire des compétences un investissement stratégique, avec les universités et la Cité des Sciences. Sept, publier un tableau de bord des projets, des coûts, des délais, des incidents, de la qualité des données et de la satisfaction des usagers. Et enfin, Huit, transformer les conclusions du Forum en feuille de route nationale, avec responsables, calendrier, arbitrage et bilan public, sous réserve des compétences institutionnelles. Responsables, échéances et indicateurs figurent dans la fiche jointe.

L’enjeu n’est pas de savoir si l’IA entrera dans l’administration guinéenne, mais si l’État sera prêt à la gouverner. Les fondations existent sur le papier et, pour une part, dans le béton, un centre de données, un début de cadre, une communauté scientifique qui se structure. Il manque la jonction, des responsables nommés, des budgets, des dates, des mesures. Le véritable progrès ne se mesure pas au nombre d’algorithmes déployés, mais à la qualité du service rendu au citoyen. Le prochain rendez-vous du réseau, dont l’accueil a été proposé au Tchad et au Maroc[9], offrira l’occasion de le vérifier. D’ici là, la Guinée peut publier un bilan qui distingue, sans complaisance, ce qui a été annoncé, ce qui a été réalisé et ce qui a changé pour l’usager. À cette condition seulement, l’intelligence artificielle servira l’État plutôt que l’inverse.

Par Dr DIAKITE Ibrahima Kalil
Consultant Manager

[1]https://www.leseditionsdunet.com/livre/transformer-ladministration-publique-avec-lia

[2]https://www.csig.edu.gn/actualites/transition-numerique-linitiative-dounia-et-la-csig-posent-les-bases-de-lintelligence-artificielle-en-guinee/

[3]https://presidence.gov.gn/la-guinee-se-dote-de-son-premier-data-center-national-et-du-domaine-gn-une-avancee-majeure-pour-la-souverainete-numerique/

[4]https://datareportal.com/reports/digital-2026-guinea

[5]https://www.dlapiperdataprotection.com/index.html?c=GN&t=law

[6]https://notreafrik.com/intelligence-artificielle-la-guinee-se-dote-dune-strategie-nationale-sur-dix-ans/

[7]https://publicadministration.un.org/egovkb/en-us/Data/Country-Information/id/70-Guinea

[8]https://www.osiris.sn/la-guinee-evalue-son-degre-de-preparation-a-l-ia.html

[9]https://www.africaguinee.com/nous-sommes-les-gardiens-de-la-continuite-de-letat-fin-a-conakry-de-la-2eme-edition-du-forum-international-des-secretariats-generaux-de-gouvernements/

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