Par Daouda CAMARA, ingénieur agropédologue et géomaticien
Le 23 août 2026, vers trois heures du matin, une partie de la décharge de Dar es Salam s’est effondrée sur les habitations. Le bilan des autorités, arrêté quelques jours plus tard, faisait état d’au moins trente et un morts et de vingt-deux blessés. Les habitants du quartier dénonçaient les risques de ce site depuis plusieurs années. La fermeture de la décharge était déjà programmée.
Moins d’un mois après, le samedi 19 septembre, de fortes pluies ont mis sous l’eau plusieurs quartiers de Manéah, notamment la zone de Bananeraie Khalo, inondée par le débordement de la rivière Kitema. L’Agence nationale de la météorologie avait pourtant émis une alerte. À Coyah, une école a été ravagée, et la presse locale rapporte 269 personnes sinistrées, un chiffre qui reste à confirmer par un bilan officiel définitif. Interrogé par la presse, un responsable communal a déclaré que les populations avaient été invitées à s’éloigner de la rivière.
Les deux événements n’ont rien en commun dans leur nature. L’un relève de la stabilité d’un site de déchets, l’autre du ruissellement et de la capacité d’un territoire à évacuer l’eau. Ils se rejoignent pourtant sur un point. Dans les deux cas, le danger était connu. Et dans les deux cas, la décision publique n’est pas allée jusqu’au bout.
On commet ici deux erreurs symétriques. La première consiste à nier le rôle des pluies intenses : elles ont été réelles, documentées, et l’alerte météorologique le confirme. La seconde consiste à leur attribuer tout le dommage. Une inondation devient une catastrophe quand l’eau rencontre un territoire incapable de l’absorber, de la ralentir ou de l’évacuer.
À Manéah, plusieurs facteurs méritent d’être examinés ensemble : l’occupation des zones basses, la disparition des espaces naturels de rétention, l’obstruction des ouvrages, un drainage insuffisant, le ruissellement venu des versants, des constructions installées dans les couloirs d’écoulement. Je les cite comme des hypothèses techniques à vérifier sur le terrain, pas comme des causes déjà établies. Ce qui est établi, en revanche, c’est que personne aujourd’hui ne peut dire, document en main, quel est l’état exact de ces ouvrages.
Il ne s’agit pas de désigner des coupables. Une famille qui remblaie sa cour cherche à protéger son logement. Sans plan d’ensemble, elle déplace simplement l’eau vers la maison voisine. La faute n’est pas dans le geste. Elle est dans l’absence de règle qui l’encadre.
Que savait-on des zones dangereuses avant le 23 août ? Qui les surveillait ? Quelles règles s’y appliquaient ? Pour la décharge de Dar es Salam, une partie de la réponse est publique : le danger était identifié, sa fermeture était prévue. Le drame est survenu avant que cette décision ne soit appliquée.
Le Grand Conakry n’a pas de cartographie intégrée des risques, un document unique qui croiserait les zones inondables, les cours d’eau, les pentes instables, les sites de déchets, les équipements sensibles, les voies d’évacuation et les zones de repli. Sans cette connaissance partagée, chaque intervention reste ponctuelle. Et chaque saison des pluies produit son lot de bilans.
Cinq décisions, dont quatre qui n’attendent pas forcément un budget :
Un diagnostic rapide de Bananeraie Khalo et des secteurs voisins, sous trente jours : relevé des points bas, des hauteurs d’eau atteintes, des axes coupés, des ouvrages obstrués, des exutoires, des habitations touchées. Ces relevés doivent être géolocalisés et transmis à la commune. Ce travail ne coûte presque rien et se fait avec les moyens dont disposent déjà les services techniques.
Un calendrier de curage et d’entretien publié avant la prochaine saison des pluies, avec les ouvrages concernés, les dates prévues et un mécanisme de contrôle. La protection effective des couloirs d’écoulement, des berges et des zones tampons, ce qui suppose de faire enfin appliquer les emprises hydrauliques existantes.
Le recensement et la surveillance des sites dangereux : décharges, dépôts, versants instables, zones remblayées. Chaque site évalué, avec un périmètre de sécurité et, là où c’est nécessaire, un plan de fermeture ou de relogement.
La mise hors d’eau des équipements essentiels, et une alerte locale simple : un message compréhensible, un canal identifié, un point de repli connu de tous, des consignes validées avec les quartiers, les écoles et les centres de santé.
Une campagne de curage, même menée sérieusement, ne survit pas à trois mois de déchets jetés dans les caniveaux. Un collecteur nettoyé se rebouche. Un canal élargi reste inefficace si son exutoire est bloqué. Un ouvrage neuf échoue s’il a été construit sans étude du bassin versant qui l’alimente.
La prévention urbaine associe quatre éléments que l’on continue de traiter séparément : l’entretien, la gestion des déchets, la cartographie et les règles d’urbanisme. S’y ajoutent des solutions fondées sur la nature : bassins tampons, espaces absorbants, restauration des berges, végétalisation des versants. Elles ne remplacent pas le génie civil. Elles le rendent efficace.
Ce qui s’est passé à Dar es Salam, puis à Manéah, ne réclame pas une loi nouvelle. La Guinée dispose déjà d’un cadre de réduction des risques et d’adaptation qui couvre la gestion des eaux pluviales et la protection des zones sensibles. Ce qui manque, c’est la continuité entre ce cadre, les budgets, les travaux et le suivi public.
Prévenir ne consiste pas à attendre la prochaine pluie pour savoir où l’eau passera.
Daouda CAMARA
Ingénieur agropédologue et géomaticien