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Crises du Golfe, tensions Iran–États‑Unis–Israël : l’Afrique, spectatrice vulnérable d’un monde en dépendance (Par Alamina Baldé)

Depuis toujours, l’histoire des sociétés humaines montre que les conflits ne se limitent jamais à ceux qui les déclenchent. Même les peuples éloignés géographiquement finissent par en subir les conséquences, que ce soit sur leur économie, leur organisation sociale ou leur vision du monde. L’Afrique, riche de ses ressources, de sa diversité culturelle et de sa jeunesse, se trouve paradoxalement exposée aux effets de crises qui ne lui appartiennent pas, et ce depuis des siècles. Loin d’être une fatalité, cette vulnérabilité est l’expression d’une dépendance structurelle, héritée des périodes coloniales et entretenue par les modèles de développement qui n’ont jamais placé le continent au centre de ses choix stratégiques.

Cette situation interroge la notion même de liberté collective : peut-on parler d’émancipation politique et économique si les décisions majeures qui déterminent le quotidien des populations africaines sont prises ailleurs ? Les chiffres sont éloquents : de la mobilisation forcée des colonies pendant les deux guerres mondiales à l’exposition aux chocs pétroliers ou alimentaires récents, l’Afrique reste la première à subir les crises extérieures. La réflexion politique qui en découle est limpide : il ne suffit plus de réagir ou de subir, il faut anticiper, construire des alternatives et reprendre la main sur son destin collectif.

C’est dans cette tension entre vulnérabilité historique et potentiel d’action que s’inscrit la nécessité d’une Afrique consciente de ses dépendances, capable d’analyser les crises globales avec rigueur empirique, mais aussi de penser et d’agir politiquement pour transformer sa position de spectatrice en position d’acteur. Cette perspective n’est ni utopique ni théorique : elle est la condition pour que le continent cesse d’être le réceptacle passif des conflits des autres, et devienne enfin maître de sa souveraineté économique, diplomatique et sociale.

L’Afrique observe depuis des siècles les conflits mondiaux avec inquiétude et parfois impuissance. Les tensions entre l’Iran, les États-Unis et Israël, ainsi que les crises dans le Golfe, paraissent d’abord lointaines et étrangères. Pourtant, malgré son absence de participation directe, c’est l’Afrique qui subit en premier les conséquences. Cette situation n’est pas nouvelle. L’histoire montre que de toutes les grandes guerres et crises internationales, l’Afrique en sort toujours la plus fragilisée.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, le continent fut mobilisé pour fournir hommes et ressources aux puissances coloniales. Des millions d’Africains furent réquisitionnés pour le front ou le travail forcé dans les colonies, tandis que les décisions stratégiques se prenaient à Berlin, Londres ou Paris. Les infrastructures furent détournées ou détruites, et les économies locales affaiblies. Plus tard, les guerres du Golfe, dans les années 1990 et 2000, ont provoqué des chocs immédiats sur les prix de l’énergie et des matières premières, touchant directement les populations africaines qui dépendaient de ces importations. Même sans tirer une seule balle, l’Afrique a toujours été le premier terrain des répercussions économiques et sociales des conflits qui ne lui appartiennent pas.

Cette dépendance est à la fois énergétique, économique et technologique. Les États africains importent massivement leur pétrole, leurs produits raffinés, leurs médicaments et leurs technologies. Chaque incident sur les routes maritimes stratégiques, chaque escalade militaire dans le Golfe ou au Moyen-Orient provoque une augmentation immédiate des coûts pour les économies africaines. Le continent, malgré ses ressources naturelles abondantes, reste vulnérable. Les crises financières mondiales, comme celle de 2008, en ont donné un exemple frappant : bien que le cœur de la crise fût aux États-Unis et en Europe, les économies africaines ont été directement touchées par la chute des investissements et l’effondrement des marchés d’exportation. La vulnérabilité africaine ne se limite pas à l’économie. Elle touche également la sécurité alimentaire et la stabilité politique, souvent mises à mal par des tensions extérieures.

Aujourd’hui, les tensions Iran–États-Unis–Israël s’inscrivent dans ce schéma. Même sans implication militaire, l’Afrique subira les effets : flambée des prix de l’énergie, perturbations dans le transport maritime, volatilité des marchés financiers et pressions diplomatiques sur certains États. Cela rappelle que l’Afrique reste spectatrice, mais spectatrice forcée, d’un monde dont les décisions et conflits impactent directement ses populations. La question est simple : combien de temps encore le continent continuera-t-il à subir ces effets sans prendre le contrôle de son destin ? Combien de guerres et de crises faudra-t-il observer avant de comprendre que notre développement, notre sécurité et notre prospérité ne peuvent plus dépendre des choix et des conflits des autres ?

L’Afrique a pourtant les moyens de transformer cette vulnérabilité en force. Il est impératif d’investir dans l’autonomie énergétique et industrielle, afin de réduire la dépendance aux marchés internationaux et aux importations.

Mais l’enjeu va bien au-delà de l’énergie. La dépendance africaine s’étend à tous les secteurs stratégiques : la technologie, l’agriculture, la finance et même la production de biens de première nécessité. Chaque conflit mondial, chaque tension régionale, qu’il s’agisse des guerres du Golfe ou des crises récentes en Ukraine et au Moyen-Orient, montre que l’Afrique paie toujours le prix fort, souvent sous forme de hausse des coûts, de pénuries et de fragilisation sociale. La question n’est plus de savoir si ces crises nous impactent, mais quand et à quel degré.

Historiquement, l’Afrique a été utilisée comme réservoir de matières premières pour nourrir les économies belligérantes. Les colonies ont fourni le caoutchouc, le coton, le cuivre, le café et d’autres ressources essentielles, souvent au prix de l’exploitation des populations locales. Même après l’indépendance, les États africains sont restés pris dans des chaînes de dépendance économique et technologique : l’aide extérieure, les prêts conditionnés, les importations de produits manufacturés et les investissements étrangers dirigent toujours le développement africain. Aujourd’hui, ces dynamiques se traduisent par la vulnérabilité aux chocs internationaux : une crise pétrolière ou alimentaire ailleurs provoque immédiatement une inflation, des pertes d’emplois et des tensions sociales sur le continent.

La sécurité alimentaire constitue un autre angle critique souvent ignoré. L’Afrique dépend fortement des importations de céréales et de produits alimentaires essentiels. Les conflits au Moyen-Orient ou dans d’autres régions productrices de blé et de maïs se répercutent instantanément sur le coût de la vie et la stabilité sociale en Afrique. Lors de la crise du blé provoquée par la guerre en Ukraine, plusieurs pays africains ont été confrontés à une flambée des prix du pain, menaçant les populations les plus vulnérables. Ces événements révèlent un paradoxe cruel : nous ne faisons pas la guerre, mais nous sommes toujours parmi les premiers à en subir les conséquences.

La dépendance africaine ne se limite pas à l’économie et à l’alimentation. La technologie et la sécurité sont également concernées. La quasi-totalité des équipements informatiques, des infrastructures de télécommunication, des systèmes de sécurité et même des médicaments viennent de l’extérieur. Une tension géopolitique, un embargo ou une sanction dans d’autres régions du monde peut entraîner un retard technologique ou médical catastrophique pour le continent. Les systèmes de santé, déjà fragiles, deviennent plus vulnérables, et les infrastructures numériques critiques peuvent être affectées par des cyberattaques liées à des conflits externes.

Politiquement, cette dépendance place l’Afrique dans une position délicate. Chaque grande crise mondiale oblige les États africains à choisir leur camp, parfois au détriment de leurs intérêts nationaux. Les rivalités entre puissances extérieures, qu’elles soient économiques, militaires ou diplomatiques, transforment l’Afrique en zone d’influence plutôt qu’en acteur stratégique autonome. Cette situation entretient l’instabilité interne, car les gouvernements doivent gérer non seulement les effets économiques, mais aussi les pressions diplomatiques, souvent contradictoires, des grandes puissances.

Face à ces défis, la solution n’est pas de rester passif. L’Afrique doit développer une vision intégrée de son autonomie : énergétique, industrielle, alimentaire, technologique et diplomatique. Les investissements dans les énergies renouvelables, le développement d’industries locales, la modernisation de l’agriculture et l’innovation technologique sont des impératifs stratégiques. La diplomatie africaine doit être proactive, non réactive, capable de négocier collectivement et de défendre les intérêts du continent sur la scène mondiale. L’union économique et politique des États africains n’est plus une option : elle est essentielle pour réduire la vulnérabilité et transformer la dépendance en puissance.

Cette transformation ne doit pas se limiter aux gouvernements. Les citoyens, la société civile, les entreprises et les universités doivent participer à la construction d’une Afrique résiliente. L’éducation, la formation et le renforcement des capacités locales sont les clés pour créer une population capable de comprendre les enjeux globaux, de protéger ses intérêts et de contribuer activement au développement. L’Afrique doit apprendre à anticiper les crises, à préparer ses infrastructures et à développer des chaînes de valeur locales robustes pour ne plus subir passivement les répercussions des conflits étrangers.

Chaque crise, qu’elle soit passée ou actuelle, démontre une vérité incontournable : l’Afrique, même absente du champ de bataille, reste spectatrice et victime des décisions d’autres puissances. Il est temps de briser ce cycle de dépendance. L’avenir du continent ne doit plus être dicté par les guerres et rivalités extérieures. Voir, comprendre et décider sont désormais les impératifs. L’Afrique a toutes les ressources et le potentiel pour devenir autonome et résiliente, mais cela exige une volonté collective, des stratégies claires et une action déterminée.

Pour atteindre cet objectif, l’Afrique doit également réévaluer et privilégier sa coopération Sud‑Sud. Tant que les relations stratégiques continueront à être largement orientées vers les puissances du Nord, souvent parties prenantes des crises mondiales, l’Afrique restera vulnérable. La coopération Sud‑Sud, fondée sur l’égalité et les intérêts mutuels, a déjà produit des résultats tangibles, notamment avec la Chine, qui investit massivement dans les infrastructures africaines : routes, chemins de fer, ports, zones économiques spéciales et télécommunications. Des projets comme la ligne de chemin de fer Mombasa–Nairobi ou la ligne Addis‑Abeba–Djibouti montrent l’impact concret sur le développement local. La Chine est devenue l’un des principaux partenaires commerciaux de l’Afrique, favorisant non seulement les exportations de matières premières, mais aussi l’importation de technologies et d’équipements industriels qui peuvent soutenir la diversification économique.

Au-delà de la Chine, d’autres pays du Sud, comme l’Inde, le Brésil, la Turquie ou certains pays d’Asie du Sud‑Est, apportent également des partenariats stratégiques dans des domaines variés : production pharmaceutique, agriculture, infrastructures, formation technique et transferts de compétences. Ces coopérations montrent que l’Afrique peut créer des relations mutuellement bénéfiques, basées sur la souveraineté et la réciprocité, plutôt que sur la dépendance ou l’assistanat. Encourager ces coopérations permet non seulement de diversifier les partenariats, mais aussi de renforcer la résilience économique, technologique et diplomatique du continent.

Il est désormais urgent que l’Afrique construise ses ponts stratégiques avec le Sud, non pas comme supplétif, mais comme acteur autonome capable de défendre ses intérêts et de protéger son avenir. Une Afrique engagée dans des coopérations Sud‑Sud solides sera moins exposée aux chocs externes, mieux armée pour affronter les crises mondiales et en mesure de transformer sa vulnérabilité historique en puissance durable et souveraine.

Par Alamina Baldé,
Conseiller diplomatique et acteur du changement en Afrique

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