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Le paradoxe du cash en Guinée : pourquoi 94% des billets hors du système bancaire laissent malgré tout l’économie informelle à sec (Par Aboubakr Kaira Barry)

Les Guinéens vivent une pénurie de liquidités qui semble défier toute logique. Les cambistes de Conakry expliquent à leurs clients qu’ils n’ont plus de francs disponibles. Les banques limitent les retraits. Les commerçants et les transporteurs affirment que l’argent liquide est devenu difficile à trouver, même pour les transactions les plus modestes.

Le gouvernement avance que la population thésaurise. En 2025, la Banque centrale de la République de Guinée (BCRG) a reconnu qu’environ 94% des billets émis circulent hors du système bancaire. Malgré l’importation et la distribution de nouveaux billets, la BCRG et les banques commerciales décrivent une grave pénurie de cash aux guichets et dans les distributeurs — un problème de circulation et de liquidité, non de capacité d’impression. Mais si presque tous les billets se trouvent hors des banques et que la majorité des Guinéens vivent dans une économie largement informelle, pourquoi ce secteur informel manque-t-il pourtant d’argent liquide ?

Un problème de vélocité dans un système à faible confiance

La réponse ne réside pas dans la masse monétaire, mais dans la confiance et la circulation. Selon la théorie quantitative de la monnaie — MV = PQ — la masse monétaire (M) multipliée par la vitesse de circulation (V) équivaut au niveau global des transactions. Les autorités guinéennes se sont concentrées sur M, en injectant de nouveaux billets, mais c’est sur V que se joue l’essentiel.

Les billets conservés sous les matelas ou dans des coffres privés ne circulent pas. Pour un vendeur du marché de Madina ou un conducteur de moto-taxi à Kankan, un billet thésaurisé ou inexistant revient au même : aucun des deux ne permet d’effectuer une transaction. Une monnaie immobile est, de fait, une monnaie absente.

Pourquoi la vélocité s’effondre-t-elle ? Parce que dans un environnement fragilisé, marqué par la corruption et les restrictions de liquidités bancaires, rester en dehors du système formel devient une forme d’auto-assurance rationnelle. Selon les indicateurs de gouvernance mondiale de la Banque mondiale, la Guinée se classe parmi les pays les plus faibles en matière d’efficacité gouvernementale et de lutte contre la corruption. Lorsque les règles du jeu peuvent changer du jour au lendemain et que les banques commencent à rationner les retraits, les agents économiques gardent leur argent.

Une part importante de ces 94% est probablement immobilisée entre les mains de gros commerçants, d’entreprises liées au pouvoir et d’acteurs du secteur gris, tandis que les petites entreprises et les ménages se trouvent asphyxiés. Ce n’est pas tant une histoire de « mauvaise conduite collective » qu’un phénomène de concentration de liquidités dans un système peu digne de confiance.

Au-delà des solutions classiques

Les remèdes classiques ne suffisent pas. Compter sur la « persuasion morale » — inciter les citoyens à remettre leur argent à la banque — revient à considérer la thésaurisation comme un comportement irrationnel, alors qu’il s’agit d’une réponse à la défaillance institutionnelle. Les solutions techniques comme l’importation de nouveaux billets ou l’extension de la monnaie électronique sont nécessaires mais insuffisantes.

Les opérateurs tels qu’Orange Money ou MTN Mobile Money ont certes développé de vastes réseaux d’agents, mais ces derniers dépendent de la liquidité des banques commerciales. Le même déficit de confiance institutionnelle qui pousse à thésauriser limite aussi la profondeur de l’adoption numérique. Les portefeuilles électroniques risquent de reproduire, sous forme digitale, le même déficit de confiance.

Deux pactes décennaux pour restaurer la crédibilité

Si le problème est la confiance, la solution est pour l’État de s’imposer une discipline crédible. Avant la création de l’Union monétaire européenne, plusieurs pays européens à discipline budgétaire fragile ont lié leur monnaie au mark allemand pour importer la crédibilité de la devise la plus stable du bloc. La Guinée pourrait suivre une logique comparable : deux pactes décennaux, conclus avec la Banque mondiale et le FMI, qui importeraient temporairement cette crédibilité tout en renforçant les institutions domestiques.

Pilier 1 — Partenariat souverain d’investissement : Le gouvernement conserverait la définition des priorités de développement et la sélection des projets, mais pour les projets convenus, les procédures de passation de marchés, de gestion financière et de décaissement seraient effectuées via les systèmes fiduciaires de la Banque mondiale, avec vérification indépendante des résultats. Loin d’une perte de souveraineté, ce serait un choix anticorruption destiné à prouver aux citoyens et aux investisseurs que l’argent public est bien utilisé. À terme, cela réduirait le coût d’investissement et attirerait des acteurs cherchant à créer de la valeur plutôt qu’à capter des rentes.

Pilier 2 — Co-gouvernance monétaire et budgétaire encadrée par le FMI : Le gouverneur de la Banque centrale resterait un ressortissant guinéen, nommé selon des critères convenus, opérant sous un cadre élaboré conjointement avec le FMI. Un conseil technique de gouvernance, composé d’experts soutenus par le FMI et d’officiels guinéens, construirait sur dix ans les capacités pour une banque centrale autonome : ciblage de l’inflation, supervision bancaire rigoureuse et gestion prudente des réserves dans un régime de change compétitif.

Sur le plan budgétaire, l’État s’engagerait à équilibrer le budget sur le cycle économique, autorisant des déficits temporaires contracycliques tout en préservant la soutenabilité des finances publiques et la stabilité monétaire. Réhabilitation bancaire et marchés domestiques.

Le pacte avec le FMI intégrerait deux éléments supplémentaires : 

a) Recapitalisation et assainissement du système bancaire : sur dix ans, recapitaliser et consolider les banques viables, tandis que les institutions fragiles seraient restructurées ou fermées, et apurer progressivement les arriérés de l’État afin de restaurer les bilans bancaires.

b) Développement du marché des titres publics : renforcer le cadre légal et opérationnel du marché interbancaire pour permettre aux banques de se prêter entre elles en toute sécurité, et créer un marché secondaire des bons du Trésor négociables. Cela réduirait la dépendance au financement direct de la banque centrale, au profit d’un endettement transparent auprès des épargnants et investisseurs nationaux.

Pour rendre ces pactes crédibles, la Guinée pourrait s’inspirer de pays comme le Botswana, qui a inscrit ses plans de développement à moyen terme dans la loi. Elle adopterait une législation encadrant ces deux partenariats décennaux, avec des objectifs clairs, des obligations de suivi et des clauses d’extinction.

Confiance, notation et croissance future

De tels pactes enverraient un signal fort aux agences de notation et aux investisseurs. Un cadre crédible et transparent pour la politique monétaire, fiscale et d’investissement ouvrirait la voie à une amélioration progressive de la note souveraine de la Guinée, jusqu’à un niveau d’investissement, permettant un accès élargi aux financements innovants — y compris la titrisation de revenus miniers stables pour financer l’infrastructure et le capital humain.

L’idée directrice est simple : la Guinée doit choisir aujourd’hui de se lier les mains pour libérer demain son économie. Sans confiance, le secteur financier restera fragile, politisé et incapable de financer le développement. Les ménages continueront de thésauriser, les entreprises d’investir peu, et les banques de fonctionner comme des extensions de l’État plutôt que comme des moteurs de croissance.

Avec la confiance retrouvée, les mêmes billets peuvent soutenir bien plus d’activité. Les dépôts s’approfondissent, le crédit circule, et l’économie informelle retrouve l’accès au cash et aux services financiers. L’argent recommence à bouger. Les 94% de billets aujourd’hui immobiles pourraient devenir le socle d’un système financier apte à financer le développement de la Guinée.

Par Aboubakr Kaira Barrywww.linkedin.com/in/barry-ra
Directeur général de Results Associates, cabinet de conseil basé à Bethesda, Maryland, États-Unis.

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