Le 5 septembre 2025, les internautes ont vu resurgir une figure familière, Lamine Guirassy en compagnie d’une nouvelle équipe de chroniqueurs composée de Bademba Barry, Saliou Camara, Alpha Amadou Diallo. La nouvelle figure de cette résurrection médiatique est Kossa Camara et Mory Saifoulaye, qui viennent de rejoindre l’équipe depuis la reprise du lundi 26 janvier 2026.
Sur un plateau tenu par un Lamine Guirassy qui semble renaître des cendres de sa mise au banc par un régime de Conakry avec lequel il souvent semblé avoir des accointances, ces jeunes intellectuels à l’analyse tranchante et au sens de la réflexion aiguisé font le plus souvent face à des invités de stature internationale. Leur mission est, à partir de la capitale française, de décrypter l’actualité africaine et mondiale avec une franchise qui semble avoir déserté les ondes nationales guinéennes.
C’est justement après la suspension des principaux groupes de médias guinéens que le fondateur du groupe Hadafo média dévoile à Paris l’émission intitulée “Le franc parler’’ sur Espace TV Europe. En raison des restrictions qui ont lourdement paralysé le secteur des médias guinéens, Guirassy n’entend pas s’effacer; il semble vouloir continuer à offrir une nouvelle dynamique aux auditeurs et aux internautes du groupe Hadafo médias.
Le “turbo Lamine”, comme on le surnomme, veut redéfinir sa démarche professionnelle pour exister à l’échelle panafricaine. Fort de son expérience de près de deux décennies, il veut rouvrir à Paris des portes de disputatio citoyenne, voire républicaine, fermées à Conakry.
Il reste à savoir s’il pourra réincarner ou réactualiser les acquis quasi-démocratiques d’une Guinée qui, depuis l’adoption d’un certain multipartisme et la libéralisation des ondes sous le régime autocratique de Lansana Conté, oscille éternellement entre consolidation démocratique et hyper-personnalisation du pouvoir et de l’espace politiques.
Rappelons que cette liberté de presse qu’on a connue jadis était le fruit d’une lutte acharnée de journalistes qui avaient des convictions ; qui se sont battus pour la pérennisation et la sacralisation de la liberté d’expression ; qui ont accepté des compromis, plaidé auprès des autorités pour que la liberté d’expression soit effective.
Fermez vos “grandes gueules’’ et disparaissez !
Orphelin de l’émission jadis célèbre “Les Grandes gueules’’ d’Espace fm, Lamine Guirassy semble avoir misé sur ‘“Le franc-parler’’ pour prendre le relais. Loin des censures du régime de Mamadi Doumbouya, cette nouvelle équipe est persuadée d’être encore plus libre pour dire l’indicible, en se pliant à l’éthique et la déontologie du journalisme de l’hexagone.
Lamine refuse pourtant de trahir la vocation des journées nationales de concertation sur “l’information’’ organisées en juin 1991 à Conakry. Il ne veut surtout pas contribuer à piétiner la loi N°91/005/CTRN relative à l’existence légale de la presse privée en Guinée. Tout en restant très loin des Cnrdistes devenus Gmdistes, Lamine entend ressusciter son empire médiatique.
Le premier studio qu’a occupé l’émission “Le Franc-parler’’ est l’ancien local du mythique studio Africa N°1, une station radio d’origine gabonaise qui a fait la pluie et le beau temps du journalisme panafricain. Pour la petite histoire, la radio installe son antenne à Paris dès 1981. Fort de ses correspondants dans les grandes capitales africaines et européennes, la radio panafricaine en bande FM et sur le bouquet satellitaire Africasat a eu une audience de plus de 30 millions de personnes à travers le monde.
Pendant ce temps, s’écroule à Conakry toute la dynamique qui s’était naguère construite en Guinée depuis la libéralisation des ondes et qui, au cours des 20 dernières années, avait été largement tenue par une certaine audace de journalistes intrépides. Ainsi, dans une Guinée qui semble renouer avec ses vieux démons, journalistes, techniciens et autres cadres de l’institution médiatique ont carrément quitté l’espace médiatique pour embrasser des domaines plus opulents.
Certains de ces nouveaux convertis, en attendant un décret salvateur du nouveau Prince de Conakry, vivent dans des conditions modestes prenant leur mal en patience. Et puis il y a ces autres qui restent suspendus, ballotés entre une noble réinvention professionnelle et le désir de succomber à la tentation de rentrer dans le rangs de la nouvelle République que leur vend la GMD.
De quel côté se trouve Lamine dans cette danse macabre entre compromis, fidélité et renonciation ? Quel pari fait-il entre survie, renaissance et continuité ? Difficile, pour le moment, de répondre définitivement. Mais force est de constater que, comme à son habitude, Lamine Guirassy aime toujours aller de l’avant.
Il veut renouveler incessamment de paradigme, et Le franc-parler représente pour lui ce pari de la renaissance. Qu’il ait ou non entièrement réussi sa résurrection parisienne reste une question ouverte, dont la réponse est une affaire de degré et de perspective. Quoi qu’il en soit, une chose reste claire, sûre : le turbo refuse d’être enterré.
Sous le feu des critiques
Puisque qu’il s’agit de parler ‘“parler vrai’’ comme dans sa nouvelle émission, M. Guirassy est aussi reproché des deux camps adverses qui défendent mordicus leurs arguments politiques. Les pros de l’opposition critiquent ses relations dites intimes avec le président Mamadi Doumbouya, l’accusant de n’avoir pas défendu des figures de contestation comme Oumar Sylla dit Foniké Mengué, Bilo Bah Habib Marouane Camara. Ils lui reprochent aussi son silence face à la reconversion de certains journalistes iconiques de Hadafo Médias qui ont basculé dans le camp présidentiel.
Du côté du régime, il est reproché une certaine trahison à M. Guirassy. Il se dit qu’il aurait été sollicité pour occuper de hauts postes dans l’administration publique. On lui reproche donc, entre autres et pêle-mêle, son refus de “servir la nation,” son choix de rester du côté des dissidents, sa décision de contourner la Haute autorité de la communication au profit d’une nouvelle émission dans le but de continuer à saper le régime de Conakry depuis Paris.
Plus troublant encore, la sortie récente du tome 1 de l’ouvrage de Tibou Kamara sur la présidence d’Alpha Condé a contribué à cristalliser les thèses selon lesquelles, les patrons des médias guinéens, en l’occurrence Lamine Guirassy, ne sont pas aussi intègres qu’ils le paraissent. On disserte donc désormais à tout va sur les relations ambigües qu’auraient entretenues les patrons de presse et certains hauts dignitaires sous le régime du président Condé.
De toute évidence, M. Guirassy est une personnalité médiatique africaine, dont les opinions ne laissent personne indifférent. S’il demeure incompris de part et d’autre, c’est peut-être parce qu’il se situe dans cette zone où se nourrit la démocratie qui rime avec crise politique, fragilité institutionnelle, accords tacites et désaccords publics.
Par Tidiane Diallo pour www.lesconcernes.com
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Journaliste correspondant, observateur socio-politique et culturel.
https://lesconcernes.com/lamine-guirassy-fait-le-pari-de-la-renaissance