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La Guinée, ou les révolutions sans fin (Par Thierno M. Diallo)

De Sékou Touré, le héros de l’indépendance, aux transitions incertaines, la Guinée semble condamnée à la répétition de ses propres séismes.

Dans cet article d’actualité, l’universitaire Thierno M. Diallo – qui manie aussi bien l’anglais que le français – emprunte l’audace stylistique du prix Renaudot Thierno Monénembo (lauréat en 2008 pour son roman Le Roi de Kahel) pour peindre la fresque d’un pays dont le destin se joue dans les méandres d’une révolution perpétuelle. Une analyse magistrale où la rigueur politique rencontre la puissance du verbe. Bonne lecture !

L’histoire politique moderne de la Guinée n’a pas commencé par un texte juridique ; elle a commencé par une voix. En 1958, le « Non » de Sékou Touré, sec et sans tremblement, a dressé le pays, droit et solitaire, face au monde. L’indépendance ne fut ni marchandée ni ajournée : elle fut proclamée. Mais la voix qui appelait à la dignité occupa bientôt tout l’espace, et ce qui était né comme un chant collectif se figea, peu à peu, en monologue.

La tragédie guinéenne, écrit Thierno Monénembo, “ne tient pas à l’absence de courage mais à une relation malade au pouvoir.” La dictature n’est pas une exception ; elle est une récidive. Elle revient, dit-il, comme la mauvaise herbe ou la vermine, dès que la vigilance civique s’assoupit. Sous Sékou Touré, l’État se persuada de sa propre infaillibilité morale. La peur fut élevée au rang de méthode ; le silence devint civisme. Le Camp Boiro ne fut pas seulement une prison : il devint la grammaire d’un système où la loyauté ne suffisait jamais et où l’innocence devait sans cesse se justifier.

Lorsque la mort mit fin à la Première République, elle n’emporta pas ses réflexes. Le régime militaire qui suivit remplaça la ferveur révolutionnaire par l’épuisement. Sous Lansana Conté, l’idéologie céda la place à l’improvisation, et la répression se mua en négligence. L’architecture du pouvoir demeura ; ses fondations, elles, commencèrent à se fissurer. Là où le dogme s’était effondré, la corruption s’installa. La Guinée survécut, sans y croire vraiment. Monénembo l’a formulé avec une précision cruelle : “la tyrannie ne revient pas toujours au son des tambours ; parfois, elle s’installe doucement, en pantoufles, sous les habits rassurants de la normalité.”

Le retour des casernes ne fut donc pas une rupture, mais une accélération. L’épisode Dadis Camara condensa en quelques mois des décennies de délitement institutionnel. Le pouvoir devint théâtral, impulsif, presque naïf dans sa brutalité. Le micro remplaça la Constitution ; l’improvisation tint lieu de gouvernance. Pourtant, sous le spectacle, la continuité demeurait intacte : la conviction que la nation pouvait être administrée comme un camp, disciplinée par décret, unifiée par la peur. Le massacre du stade, en 2009, ne fut pas seulement un crime : il fut une métaphore. Le peuple s’était rassemblé pour assister à la politique ; il en devint la victime.

Le retour à un pouvoir civil n’acheva pas la métamorphose. La démocratie arriva d’abord comme procédure, bien avant de s’installer comme culture. Les bulletins furent imprimés, les élections organisées, les résultats proclamés. Mais l’incertitude — cet oxygène de la vie démocratique — demeura absente. La politique se figea en rituel à somme nulle : gagner signifiait survivre ; perdre, disparaître. Les institutions existaient ; la confiance, non. La Guinée apprit à voter sans apprendre à alterner.

La transition suivante promit la rupture. Son vocabulaire était neuf — rectification, refondation, moralisation — mais ses pratiques, familières. Le pouvoir se reconstitua au nom de l’ordre et de l’intérêt national. Le droit refit surface, mais à géométrie variable. La justice se fit tranchante dans un sens, émoussée dans l’autre. Le diagnostic de Monénembo s’impose ici : une justice à deux vitesses n’est rien d’autre qu’une injustice en uniforme.

Les élections revinrent, privées de leur tension fondatrice. Les campagnes devinrent facultatives ; le débat, superflu. La victoire fut présentée non comme une éventualité, mais comme une fatalité. La participation s’effrita — non par apathie, mais par calcul. Lorsque l’issue semble écrite à l’avance, l’abstention devient le dernier refuge de l’autonomie civique. Le silence, une fois encore, apprit à parler.

Ce retrait est lourd de sens. Une victoire annoncée comme écrasante, associée à une participation visiblement faible, révèle une contradiction qu’on ne peut éluder : on ne revendique pas durablement une majorité démocratique lorsque les citoyens se retirent massivement du processus. Le taux de participation n’est pas une note technique ; il est un signal de légitimité. En s’abstenant, les citoyens ne disparaissent pas : ils suspendent leur reconnaissance.

Pendant ce temps, le sous-sol guinéen s’illuminait de promesses. Simandou — fer monumental, presque mythique — fut présenté comme le grand tournant : rails, ports, milliards, transformation. Mais les ressources, comme le pouvoir, châtient la précipitation. Les concessions mal négociées sont des chaînes maquillées en ponts. Lorsque la souveraineté est proclamée plus fort qu’elle n’est sécurisée, clause après clause, l’avenir envoie des factures. Les tribunaux d’arbitrage deviennent l’au-delà des décisions prises dans l’urgence. Ce qui est signé dans la confiance revient sous forme de contentieux.

Les retraits et litiges miniers récents ne sont pas des accidents isolés ; ce sont des symptômes. Ils révèlent un État qui apprend encore — trop lentement — que la souveraineté ne se proclame pas : elle se négocie ; elle ne se crie pas : elle se garantit. Monénembo le résume d’une phrase implacable : lorsque l’État se confond avec le chef, la décision publique devient un geste privé. Les mines se transforment en trésors de cour ; la justice en musique d’accompagnement ; l’élection en cérémonie.

Pris ensemble, ces épisodes dessinent un motif plutôt qu’une chronologie. De Sékou Touréà aujourd’hui, les régimes ont changé, mais le pouvoir a rarement appris à partir. L’histoire guinéenne n’avance pas en ligne droite ; elle décrit des cercles — parfois larges, parfois serrés, toujours reconnaissables. L’avertissement de Monénembo n’est pas un fatalisme : c’est une méthode. L’histoire est une spirale ; et la spirale, si on l’ignore, vous ramène au même point, avec des griffes plus longues.

Que se profile-t-il si la spirale se resserre encore — sans nommer personne ?

Un premier avenir serait celui d’une stabilité administrée : l’État gouverne le territoire, mais perd la société. L’ordre persiste ; le consentement s’érode. La stabilité devient silence, et le silence, fragilité.

Un second serait celui de l’abondance sans retombées : les projets s’accumulent, les contrats s’étendent, les rails se posent — tandis que l’arbitrage épuise, que la confiance se délite, et que le développement se matérialise surtout dans les rapports. Le pays s’enrichit de plans et s’appauvrit en dividendes.

Un troisième serait celui de l’éruption différée. Une jeunesse nourrie de promesses et de statistiques commence à poser des questions matérielles. Lorsque la dignité est indéfiniment reportée, la patience expire. Les sociétés n’explosent pas parce qu’elles sont pauvres ; elles éclatent parce qu’elles sont exclues.

La Guinée se retrouve, une fois encore, devant un miroir familier. Le conseil de Monénembo n’est pas le désespoir, mais la vigilance. La barbarie, rappelle-t-il, ne revient pas parce qu’elle est forte, mais parce que l’on oublie de garder la porte. Garder cette porte aujourd’hui, c’est rendre aux élections leur incertitude, à la justice sa réciprocité, aux contrats leur humilité, et au pouvoir sa temporalité.

La question qui se pose à la Guinée est simple et sans indulgence : l’autorité restera-t-elle une voix qui remplit toute la pièce — ou deviendra-t-elle enfin une voix parmi d’autres ?

Par Thierno M. Diallo
Enseignant-chercheur
tmdiallo2019@gmail.com

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