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La diplomatie n’a pas d’amis, elle a des intérêts (Par Alamina Baldé)

Face au piège de la naïveté émotionnelle, Alamina Baldé livre une analyse implacable où la diplomatie est redéfinie comme une science froide des intérêts stratégiques et de la souveraineté. Il exhorte les dirigeants africains à rompre avec la quête de popularité internationale pour bâtir une  realpolitik continentale, seule capable de transformer nos ressources en véritable puissance durable.

Bonne lecture !

Depuis que les hommes ont commencé à bâtir des cités, des royaumes et des empires, la diplomatie a toujours été le terrain de ceux qui comprennent le jeu plutôt que ceux qui se laissent séduire par les apparences.

Philosophiquement, elle est un miroir de la nature humaine : il n’existe pas de sentiments éternels entre nations, il n’existe que des nécessités stratégiques. Les grandes leçons de l’histoire nous l’enseignent : Jules César ne cherchait pas des amis à Rome ni à Alexandrie, il cherchait à consolider son pouvoir, à protéger Rome, à sécuriser l’avenir de son État.

Machiavel, en analysant Florence et les cités italiennes, nous a expliqué que la vertu d’un dirigeant ne se mesure pas à sa popularité mais à sa capacité à maintenir l’État, à organiser le pouvoir et à comprendre les intérêts de ses voisins. Ceux qui confondent cordialité et alliance, estime et relation stratégique, sont toujours perdants.

Depuis les années 1950, l’Afrique a payé un prix immense pour cette incompréhension. Les indépendances, célébrées comme des triomphes de souveraineté, ont souvent été accompagnées de naïveté diplomatique. Nos dirigeants ont cru que la reconnaissance internationale suffisait à protéger nos peuples et nos ressources. Les puissances extérieures ne reconnaissent pas des nations par sympathie, mais par intérêt. Elles offrent des sourires et des promesses, mais leur véritable calcul reste toujours l’accès aux ressources, le contrôle des routes commerciales et la sécurisation de leurs propres positions géopolitiques. Ceux qui n’ont pas compris ce principe ont vu nos richesses exploitées, nos décisions encadrées et nos politiques contraintes par des dépendances invisibles.

La diplomatie est une science du temps et de l’opportunité. Les empires ottoman, romain, perse, et plus récemment britannique et américain, n’ont jamais cherché à “être aimés” de leurs voisins. Ils ont construit leur puissance en maîtrisant leurs ressources, en cultivant des alliances temporaires, en négociant chaque trait de terrain, chaque route et chaque contrat en fonction d’un intérêt clair et stratégique. La force n’est pas seulement militaire : elle est économique, diplomatique et psychologique. Un dirigeant qui ignore cette complexité condamne son pays à être un spectateur, jamais un acteur.

Pour l’Afrique, la leçon est simple mais exigeante. Nos dirigeants doivent comprendre que la diplomatie ne consiste pas à multiplier les visites ou à apparaître sur les photos internationales. La diplomatie consiste à définir clairement les intérêts de l’État, à protéger ses ressources stratégiques, à diversifier ses partenaires et à savoir dire non lorsqu’il le faut. L’Afrique ne doit plus être aveugle aux calculs des puissances extérieures. Nous avons l’expérience historique pour savoir que la naïveté est coûteuse et que la confiance mal placée détruit la souveraineté.

Alors que l’Afrique se débat encore dans la naïveté diplomatique, il est impératif de rappeler à nos dirigeants que la connaissance du jeu international est une responsabilité, pas une option. Comprendre la diplomatie, c’est d’abord étudier l’histoire : chaque empire, chaque grande puissance a bâti sa position non sur l’émotion mais sur la stratégie. Alexandre le Grand n’a pas conquis parce qu’il était aimé ; il a conquis parce qu’il connaissait les forces et les faiblesses de ses adversaires et anticipait chaque mouvement. Jules César a préservé Rome et son influence par une combinaison de planification, de maîtrise des alliances et d’anticipation des crises internes. Machiavel, en Florence, enseignait déjà qu’un prince prudent sait protéger l’État avant de protéger son ego.

Aujourd’hui, nos dirigeants doivent se rappeler que l’État n’appartient pas à l’individu. Chaque signature, chaque accord, chaque voyage officiel engage la souveraineté d’un peuple entier. L’éducation diplomatique ne se résume pas aux voyages et aux discours flatteurs ; elle passe par la lecture des traités, l’analyse des partenariats passés, la compréhension des rapports de force économiques et militaires. Ignorer ces réalités, c’est reproduire les erreurs qui ont conduit à la dépendance post-indépendance, où nos richesses, nos ressources et nos décisions ont été encadrées par d’autres puissances, non par manque de volonté mais par manque de vision stratégique.

Il est donc temps d’établir un discipline africaine de la diplomatie : chaque dirigeant doit se former, comprendre les mécanismes du pouvoir global, identifier les intérêts vitaux de son État et, surtout, savoir refuser ce qui pourrait fragiliser l’avenir de sa nation. La diplomatie n’est pas un jeu de popularité ; c’est une école de responsabilité, un apprentissage qui exige patience, mémoire et anticipation. Ceux qui n’ont pas encore compris ce principe continuent à offrir l’image d’États faibles, dépendants et naïfs, mais ceux qui l’intégreront placeront l’Afrique au centre de son destin, non à la périphérie des intérêts des autres.

Aujourd’hui, le Sud offre une voie de salut et d’indépendance stratégique. Une coopération africaine et Sud bien comprise, bien structurée et fondée sur des intérêts réciproques peut être le socle d’une Afrique maîtresse de son destin. La Chine, l’Inde, le Brésil et d’autres acteurs émergents ont compris que la diplomatie n’est pas une affaire de charme mais de construction de réseaux d’intérêts et de protection mutuelle. Les nations africaines peuvent apprendre de cela : la coopération ne vaut que si elle repose sur l’égalité et la réciprocité, et si chaque pays reste libre dans ses décisions stratégiques.

La diplomatie africaine doit cesser d’être émotionnelle. Elle doit devenir rationnelle, planifiée et anticipatrice. Elle doit intégrer une vision économique, politique et sécuritaire qui dépasse les mandats individuels. Chaque négociation, chaque accord, chaque partenariat doit être évalué selon son impact sur la souveraineté, la continuité de l’État et l’avenir des générations à venir. Les leaders qui comprennent le jeu, qui protègent leur nation, qui anticipent les risques et exploitent les opportunités transforment le continent en acteur majeur, capable de dicter ses conditions plutôt que de les subir.

L’histoire de l’or norvégien, sauvé de l’occupation allemande en 1940, est un exemple clair pour nos dirigeants africains : un pays peut perdre son territoire temporairement mais conserver sa souveraineté si ses élites comprennent que leur rôle principal est de protéger l’État et ses ressources. La Norvège n’a pas été aimée par l’Allemagne, elle a été respectée par le monde parce que ses élites ont anticipé, protégé et préservé l’avenir. L’Afrique, si elle adopte la même logique, peut transformer sa diplomatie en un outil de puissance, de prospérité et de sécurité durable.

Il ne s’agit pas de rompre avec le monde ni de rejeter les partenariats internationaux. Il s’agit de reconnaître que l’amitié entre États n’existe pas, que chaque décision est un calcul stratégique et que les nations qui prospèrent sont celles qui protègent en priorité leurs intérêts avant de séduire le regard du monde. Nos dirigeants doivent comprendre que la naïveté coûte cher et que la sagesse est mesurée non par la popularité mais par la force durable que l’État conserve à travers le temps.

La diplomatie africaine doit être repensée : elle doit être pragmatique, intelligente et souveraine. Elle doit être une arme de protection de nos ressources, de notre liberté de décision et de notre avenir. Les nations qui réussissent ne recherchent pas des amis, elles cultivent des intérêts clairs et les protègent avec vigilance.

Les dirigeants africains qui intégreront cette leçon pourront enfin transformer le continent d’un acteur dépendant en un acteur incontournable sur la scène mondiale.

Par Alamina Baldé, Conseiller diplomatique et acteur du changement en Afrique

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