ActualitésAfriqueGuineeInternationalPolitique

Candidature de Macky Sall à l’ONU : Dakar face à l’histoire (Par Mamadou Bassirou Kébé)

Il est des instants où un pays ne choisit pas seulement une position diplomatique ; il choisit la place qu’il entend occuper dans l’ordre du monde. En février 2026, à Addis-Abeba, dans les couloirs du 39ᵉ sommet de l’Union africaine, une question traverse les délégations : Le Sénégal soutiendra-t-il la candidature de Macky Sall au poste de Secrétaire général des Nations Unies en 2027 ?

Ce débat dépasse la trajectoire d’un homme. Il engage la capacité d’un État et d’un continent à convertir un capital politique en levier stratégique. Pour comprendre l’enjeu, il faut revenir à une grille d’analyse classique des relations internationales : la théorie des “jeux à deux niveaux” de Robert Putnam. Toute négociation internationale, explique-t-il, se joue simultanément sur deux scènes : celle du système mondial ( niveau I) et celle de la politique intérieure ( niveau II). Un dirigeant ne peut réussir à l’extérieur que s’il est soutenable à l’intérieur.

La candidature de Macky Sall incarne exactement cette tension. Pour revenir à Macky Sall, sur la scène internationale, le profil est structuré et cohérent. Président de l’Union africaine lors de son intégration au G20, envoyé spécial du Pacte de Paris pour les Peuples et la Planète, médiateur actif dans des contextes géopolitiques sensibles, il a porté un plaidoyer constant pour la réforme de l’architecture financière internationale et la réallocation des Droits de Tirage Spéciaux en faveur des économies africaines. Il a inscrit l’Afrique dans les discussions globales sur la dette, la transition climatique et la gouvernance économique mondiale.

Cependant, la scène intérieure sénégalaise est plus complexe. L’alternance démocratique récente, les rivalités électorales et les sensibilités partisanes rendent politiquement délicate l’endossement d’une candidature portée par un ancien adversaire. Le pouvoir actuel se trouve face à un dilemme : inscrire cette ambition dans une continuité stratégique ou laisser les lignes partisanes structurer la décision.

C’est ici que surgit le risque géostratégique. Le Sénégal a historiquement “boxé au-dessus de sa catégorie”. Puissance moyenne par la démographie, mais puissance d’influence par la stabilité et la qualité de sa diplomatie. De Senghor à Macky Sall, le pays a cultivé une réputation de continuité institutionnelle. Cette crédibilité est un capital.

Dans une lecture réaliste des relations internationales, la réputation est une ressource stratégique. Refuser de soutenir un ressortissant national pour le poste le plus élevé du multilatéralisme mondial pourrait être interprété comme un désalignement de puissance. À l’Union africaine, plusieurs États – en Afrique centrale, en Afrique de l’Ouest et en Afrique du Nord – voient en Macky Sall un candidat capable de porter la revendication d’une réforme du Conseil de sécurité, notamment la question sensible de la représentation permanente africaine.

Un veto sénégalais serait perçu comme un affaiblissement de la position continentale. Au-delà de l’Afrique, les grandes puissances observent. Dans une perspective institutionnaliste, la crédibilité d’un État repose sur sa cohérence et sa capacité à projeter une vision nationale unifiée. Un pays qui semble renier son propre candidat pour des considérations strictement domestiques envoie un signal d’instabilité stratégique.

La candidature de Macky Sall s’inscrit aussi dans une logique constructiviste : elle ne se limite pas à occuper une fonction, elle cherche à redéfinir des normes. Son plaidoyer pour une gouvernance financière plus équitable, pour une réforme des mécanismes multilatéraux et pour une voix africaine plus structurée dans les enceintes internationales participe de cette ambition normative.

Ses soutiens sont diversifiés. En Asie et dans le Golfe, ses relations avec Pékin et Riyad en font un interlocuteur acceptable dans un monde multipolaire.

En Europe et en Amérique du Nord, son pragmatisme et sa prévisibilité rassurent dans un contexte marqué par la montée des populismes et l’incertitude stratégique. Cette capacité à naviguer entre pôles antagonistes correspond à ce que Joseph Nye qualifie de “smart power” : une influence combinant réseau, crédibilité et capacité de persuasion.

Mais Macky Sall sait qu’aucune candidature au Secrétariat général de l’ONU ne serait pertinent et audible sans légitimité nationale. Il se murmure que Macky Sall refuserait d’être candidat sans l’onction officielle de son pays. Ce positionnement relève moins d’une prudence personnelle que d’une doctrine de souveraineté. On ne peut prétendre incarner le multilatéralisme mondial contre sa propre nation.

Cette posture place le gouvernement de Bassirou Diomaye Faye face à une responsabilité historique. Soutenir cette candidature ne serait ni une concession ni une capitulation politique. Ce serait un acte de transcendance démocratique : la reconnaissance que la compétition électorale est passagère, tandis que l’intérêt stratégique de l’État est permanent.

N’est-ce pas Raymond Aron qui rappelait que la politique étrangère est affaire de calcul et d’opportunité? L’opportunité est aujourd’hui devant Dakar. En 2027, le Secrétariat général de l’ONU s’inscrira dans un contexte de redéfinition du multilatéralisme, de contestation du Conseil de sécurité et de recomposition du rapport Nord-Sud. L’Afrique ne peut plus se contenter d’être un théâtre ; elle doit devenir un acteur structurant.

Macky Sall dispose d’un réseau, d’une expérience et d’une reconnaissance qui en font, à ce stade, l’un des profils africains les plus immédiatement crédibles pour cette ambition. Le choix appartient désormais au Sénégal. Entre la tentation de la petite politique et l’appel de la grande histoire, la marge est étroite. Mais les nations se définissent précisément dans ces instants où elles décident si elles veulent compter ou commenter.

L’Afrique regarde Dakar.
Le monde évalue.
Et l’histoire retiendra le choix.

Related posts

Sous la direction d’Etty Justin, le karaté libérien se forge une santé d’acier

Diallo Tidian

FAO: Deux médias guinéens accrédités pour le forum mondial de l’alimentation…

Diallo Tidian

Conakry: Idrissa Sampiring Diallo élu secrétaire aux relations extérieures du REMEGUI

Diallo Tidian